#1 - JANVIER 2024
Interview : Philippe Peuch-Lestrade
Le rapport financier classique a vécu, place au rapport intégré ! Loin de se contenter de faire état des résultats financiers, il explique et projette la stratégie de l’entreprise et réconcilier résultats financiers et extra-financiers. Dès les années 1990, le consultant en stratégie d’entreprise, Philippe Peuch-Lestrade, en fut l’un des pionniers.

Philippe Peuch-Lestrade
Expert comptable et commissaire aux comptes
“Il n’y a pas d’un
côté le financier et
de l’autre l’extra-
financier : il y a une
performance globale”
Au début des années 1990, votre discours sur l’environnement ne devait pas avoir beaucoup d’écho…
Les gens ne comprenaient pas pourquoi j’en parlais. Que ce soient les acteurs publics ou privés. Mais comme j’étais l’un des associés gérants d’Arthur Andersen (ndlr : depuis EY), ils se disaient que je n’avais peut-être pas tort… Et peu à peu, je les ai convaincus. Un peu partout dans le monde, se sont constitués des cellules environnement, qui se sont ensuite élargies à la RSE. Mais en suivant d’abord une mauvaise piste : celle de la philanthropie et de la communication, ce qu’on a fini par appeler le « greenwashing ». Ce n’était pas la bonne voie, mais la locomotive avait démarré.
Selon vous, la vérité de la performance d’une entreprise passe par une « pensée intégrée »…
Oui. S’il n’y a pas de pensée intégrée, il n’y a pas d’entreprise. Une entreprise doit avoir une direction : où va-t-elle ? Tout ce qu’elle fait est illustratif d’une pensée. La pensée « intégrée », c’est la nécessité de penser pour une entreprise comme pour un particulier. C’est la nécessité, au moment où on formule cette pensée, d’asseoir sa réflexion sur un certain nombre de choses qui font partie de son environnement.
Pour une entreprise, c’est prendre en compte tout son écosystème ; pour un particulier c’est prendre en compte tous ses centres d’intérêt ou ses motivations. Si je change de logement, je vais réfléchir au prix du logement, à sa localisation géographique, au confort qu’il est susceptible de me procurer, à la décoration que je vais pouvoir y apporter, à la proximité ou non de commerces… Je vais multiplier les critères d’appréciation et je vais leur donner l’importance qu’ils méritent.
On pourrait dire que c’est à la fois penser plus large et penser plus loin ?
Exactement. Il y a deux dimensions : en largeur, ce sont les thèmes abordés. Et en profondeur, c’est « looking forward ». La pensée intégrée, c’est intégrer davantage de critères, à condition qu’ils soient significatifs. Beaucoup d’entreprises s’attachent souvent aux questions peu importantes. Elles sont, comme les pouvoirs publics, empêtrées dans une gestion à court-terme, parce qu’à chaque minute, il arrive un événement sur lequel on leur demande de se justifier.
Dans son livre « One Report », Robert Eccles le disait : il faut unifier, regrouper dans un process, toutes les informations contribuant à la performance de l’entreprise et expliquer la création de valeur dans la durée. C’est ça la pensée intégrée : une pensée qui s’appuie sur une documentation, la plus riche possible, une documentation intégrale et qui est en permanence bijective entre le financier et l’extra-financier. Il n’y a pas d’un côté le financier et de l’autre l’extra-financier : il y a une performance globale et il faut à tout prix corréler les deux.
Et réunir l’ensemble dans un rapport intégré ?
Absolument ! Il n’y a pas de pensée si elle n’est pas explicitée. Quand on parle d’« integrated reporting », ça veut dire d’une part « integrated thinking » (la pensée intégrée) et d’autre part « integrated report » (le rapport intégré), c’est-à-dire la publication de cette pensée. C’est la poule et l’œuf : il n’y a pas de pensée si elle n’est pas documentée et si votre pensée ne donne pas d’information, elle ne sert à rien. Il faut en rendre compte.
C’est partie prenante du « capitalisme responsable ». Et le capitalisme responsable, c’est celui qui rend compte de ce qu’il fait et qui tient compte de ce qu’il apprend.
La pensée intégrée, c’est la nécessité de penser pour une entreprise comme pour un particulier.
Philippe Peuch-Lestrade, SKEMA Business School