Interview : Romain Didier

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Le Français Romain Didier a travaillé plusieurs années dans l’industrie forestière au Gabon, sous les branches des arbres pluriséculaires du deuxième massif forestier mondial après l’Amazonie. S’il assure qu’il est « relativement bien préservé » aujourd’hui, son expérience dans la Société de mise en valeur du Bois (SOMIVAB) l’a fait réfléchir à la sous-utilisation de la matière et aux solutions pour transformer cette activité en une industrie durable.

Romain Didier
Somivab

Vu d’Europe, on a du mal à imaginer l’industrie forestière au Gabon se plier à des normes environnementales…

Je le comprends. L’exploitation forestière est une activité qui génère beaucoup de destruction sur un environnement. Ce sont parfois des forêts primaires, qui ont plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires. On détruit et c’est très itinérant. On opère sur environ 450 000 hectares de forêt, on se déplace en permanence. Les phénomènes destructifs sont donc extrêmement temporaires. Ce qu’on détruit en quelques mois a pris des siècles à se créer. Or ce qu’on détruit, on n’en utilise qu’une petite partie.

Vous voulez dire que la majeure partie du bois coupé n’est pas utilisé ?

Au Gabon, particulièrement, le taux de transformation de la grume est de l’ordre de 35 %. Ça veut dire que 65 % des arbres partent sous forme de déchets. Ces déchets-là sont généralement brûlés, parce que le Gabon a un retard de développement. En plus de ne pas les utiliser, on les brûle et on génère davantage d’émissions. Dans la grume, on récupère le tronc, dans ce tronc on va devoir faire des sciages, transformer les produits, il y a donc des problématiques d’imbrication. Si les gens veulent des pièces de 5 mètres, tes pièces de 4 mètres vont au feu. C’est gigantesque, ça représente des millions de mètres cubes de bois par an.

En plus de l’impact environnemental évident, ces déchets doivent avoir un impact énorme sur les coûts…

Exactement, le bois coûte cher principalement parce que le rendement sur la ressource n’est pas bon. La rareté est moins le problème. Il n’y a pas d’économie d’échelle puisque les deux-tiers de la matière part au feu. On avait réussi à développer des mix produits assez intéressants qui nous ont permis d’être au-dessus des rendements moyens, mais on restait loin.

En Europe ou en Amérique du Nord, on n’est pas dans ce cas-là, on arrive à utiliser la quasi-totalité de ce qu’on exploite. La différence ici, c’est que la gestion de la forêt est très différente. En Europe, on a fait beaucoup de plantations. Mais ces forêts de plantation n’ont pas les caractéristiques de vraies forêts, il y a des problèmes d’acidité des sols, peu de biodiversité, on travaille sur une ou deux essences, ce ne sont pas des forêts mais des champs d’arbres.

On renie souvent les exploitations forestières en milieu tropicale et c’est vrai qu’il y a beaucoup de problèmes de coupes illégales, de production et autre… Mais il faut savoir que les plus grands propriétaires de forêts en Europe participent à la création des standards du milieu. Le bois en Europe est bien utilisé parce que les essences le permettent, les conifères notamment poussent globalement rapidement, poussent droit et sont plus faciles à gérer. Un arbre, quand il pousse plus naturellement, et qu’on travaille sur de multiples espèces, c’est plus difficile.

Le bois coûte cher principalement parce que le rendement sur la ressource n’est pas bon. La rareté est moins le problème.

Romain Didier, Somivab

Selon la raison pour laquelle on coupe un arbre, on peut aussi penser qu’on est plus ou moins ESG-compatible, non ?

Un arbre peut générer différents types de valeurs. L’important c’est de réussir à le diviser pour multiplier cette valeur. Certains usages aujourd’hui ne sont pas les bons.
Dans le Sud-Est de la France, il y a des centrales énergétiques qui font de la biomasse : on plante des forêts pour les raser et les brûler totalement. Mais si on coupe un arbre et qu’on met tout à la biomasse, on loupe probablement des morceaux qui auraient pu faire un meuble qui, lui, aurait duré 50 ans ou encore un bois de charpente.
La biomasse est une très bonne pratique quand on n’a plus rien à faire avec la matière première. Mais planter des forêts pour faire de la biomasse, ce n’est pas intéressant. Le but premier de la forêt, c’est d’abriter la vie et la biodiversité. Or, dans ces forêts-là, il n’y a absolument rien. Ce n’est donc pas vertueux.

Être environnementalement plus vertueux, n’est-ce pas aussi couper moins d’arbres ?

L’approche n’est pas si simple. Il y a la consommation, c’est-à-dire comment on utilise les produits, et quelle durée de vie on va leur donner. Cette question des cycles « durée de régénération vs. durée d’utilisation » est importante à prendre en compte. La société humaine en général a un développement extrêmement linéaire et progressif, alors que les choses dans la nature sont cycliques, dans la plupart des cas. Le temps qu’on met à consommer et à détruire les choses est en décalage avec le temps qu’elles mettent à se recréer.

Dans ce cadre-là, l’industrie forestière est plutôt vertueuse parce qu’on est sur des cycles assez proches entre reconstruction et consommation. Dans le cas d’un meuble ou d’une maison, par exemple, les cycles entre la régénération naturelle et le temps d’utilisation sont assez proches. Il y a donc une certaine logique à couper. Maintenant, si au lieu de bien utiliser la ressource on l’utilise mal, ça peut faire défaut.

Comment faire en sorte de mieux rentabiliser le bois coupé au Gabon ?

C’est une zone où la biodiversité est importante, avec énormément d’espèces endémiques, faune ou flore. La première réflexion a donc été de dire : peut-être que l’industrie du bois seul ne peut pas tirer profit de toute la ressource de la forêt, comment combiner diverses solutions pour parvenir à utilisation quasi-totale des ressources.

Je prends l’exemple des réseaux routiers qui est très intéressant. On crée énormément de réseaux routiers, c’est l’une des activités principales de l’exploitation forestière, puisqu’on se déplace tout le temps et qu’il faut transporter le bois. Mais ces réseaux routiers ne sont utilisés que très peu de temps, alors qu’ils pourraient très bien être utilisés par la suite pour faire d’autres choses et devenir permanents.

Développer l’agroforesterie, par exemple, c’est socialement intéressant. On répandrait des activités sur toute l’étendue du territoire où il y a de l’exploitation forestière, ce qui générerait forcément de l’emploi et de l’activité proche des localités, plutôt que de concentrer de la valeur ou de l’emploi dans une zone. Un équilibre social peut donc se mettre en place.

Qu’est-ce qui bloque ce genre d’initiatives ?

Il y a un manque de volonté. Dans l’industrie forestière en Afrique centrale, on demande souvent aux opérateurs économiques de se substituer aux responsabilités de l’Etat, qui est absent. Mon point de vue reste que l’impact positif social des entreprises doit être une conséquence d’un fonctionnement sain. Aller installer des réseaux d’eau potable dans les villages, je ne pense pas que ce soit la responsabilité des entreprises. Par contre, avoir des entreprises vertueuses qui génèrent suffisamment d’emplois, de revenus et d’impôts dans les localités pour que les autorités puissent, elles, poursuivre le développement des zones retirées, ça oui.

Mais c’est aussi dû à la taille des entreprises. Beaucoup d’entre elles sont gérées par des familles, des individus ou des petits groupes : ils voient les choses à leur échelle et se demandent pourquoi ils s’embêteraient à pousser des projets compliqués si c’est pour que ça ne marche pas. Ils ont leur business, ça marche 10 ans, 15 ans, 20 ans, et ça leur va. Ce qui se passe après ne les intéresse pas.

Planter des forêts pour faire de la biomasse, ce n’est pas intéressant. Le but premier de la forêt, c’est d’abriter la vie et la biodiversité. Or, dans ces forêts-là, il n’y a absolument rien. Ce n’est pas vertueux.

Romain Didier, Somivab

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