#1 - JANVIER 2024
L’ESG, une dialectique société – entreprise

Arnaud Blandin
professeur-chercheur en Sustainability et expert ESG pour SKEMA Executive Education
L’ESG, et après ?
Les récentes crises écologiques, sociales et politiques qui se sont accentuées depuis la crise du COVID-19 ont fortement contribué à l’accélération d’une demande de transparence sur la réelle empreinte environnementale et sociétale des entreprises de la part de leurs clients, leurs employés, leurs investisseurs et des citoyens en général.
Cette demande de transparence a mis en lumière le besoin pour les entreprises cotées ou non de fournir des données extra-financières pouvant rendre compte de cette empreinte ; ces données étant le plus souvent référencées comme données ESG pour Environnement, Social et Gouvernance.
Les institutions de plusieurs continents s’équipent maintenant de standards permettant à l’avenir de comparer les données entre entreprises et d’éviter le risque de Greenwashing : l’Europe à travers sa plateforme pour une finance responsable intégrée au Pacte Vert Européen a publié 2 directives permettant de mieux classer les activités des investisseurs et des entreprises : la SFDR et la CSRD référençant toutes les deux la Taxonomie Européenne ; la SEC aux Etats-Unis travaille sur une normalisation des données extra-financières, l’International Sustainability Standard Board de l’IFRS vient de publier son premier rapport de standardisation de données pour le moment autour du reporting Climat et Singapour travaille activement à l’intégration de plus de données ESG dans les rapports financiers.
Comme illustré dans les articles précédents, l’ESG est maintenant de plus en plus intégré au cœur des opérations avec une volonté souvent d’éviter le greenwashing et d’apparaître comme une entreprise vertueuse.
Dans ce contexte, plusieurs entreprises ont fait le choix d’aller plus loin que l’intégration de l’ESG dans leurs opérations comme outil de pilotage mais comme outil de création de valeur. En effet, en prenant en compte la dimension d’utilité environnementale et/ou sociétale d’un produit ou d’un service, plusieurs entreprises cherchent à concilier impact positif et profit. Cette recherche d’impact a amené à la création de nouveaux modèles économiques et de nouveaux modèles de gouvernance.
On citera comme précurseur, le label B-Corp – pour beneficial corporations – apparu aux Etats-Unis en 2006 afin de reconnaître les entreprises qui agissent dans l’intérêt public général. B-Corp propose un audit permettant de noter une entreprise afin de proposer des pistes d’amélioration en prenant en compte les différents aspects E, S et G. Aujourd’hui plus de 7400 entreprises dans 92 pays – dont 840 en France – sont labellisées B-Corp. Des entreprises telles que Patagonia ou Groupe l’Occitane ont choisi ce label et publient leurs rapports B-Corp chaque année sur le site de l’association B-Lab.
En France, l’agrément ESUS existe depuis 2014 pour reconnaître qu’une entreprise peut poursuivre une utilité sociale comme objectif principal en direction “des publics vulnérables, ou en faveur de la préservation et du développement du lien social, de l’éducation à la citoyenneté, du développement durable, de la transition énergétique, de la promotion culturelle ou de la solidarité internationale”. Cet agrément fixe plusieurs règles notamment sur la rémunération et cherche plutôt à contraindre les activités de l’entreprise ce qui empêche la généralisation de l’agrément à tous les secteurs d’activités.
Est donc apparu en 2019 le statut d’entreprise à mission afin de reconnaître les entreprises qui souhaitent mettre au cœur de leur modèle la résolution d’un enjeu social et/ou environnemental en prenant en compte les intérêts de toutes les parties prenantes.
La loi PACTE de 2019 en France a introduit ce nouveau statut légal permettant aux entreprises de déclarer leur raison d’être et plusieurs objectifs sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, 1266 entreprises ont défini leur mission. Notons par exemple la CAMIF ou encore la MAIF qui vient de publier son premier rapport de mission illustrant les 5 piliers du modèle de mission et mettant en avant des actions concrètes comme l’ouverture d’un Campus MAIF pour former aux métiers de l’assurance, la certification de ses bâtiments sur des normes très strictes sur le plan environnemental (Breeam In-Use, HQE) ou l’absence de bonus et variables individuels dans les équipes.
Citons également Crédit Mutuel qui a formalisé 15 objectifs depuis 20201. Crédit Mutuel Alliance Fédérale ayant annoncé la création d’un dividende sociétal, consistant à affecter chaque année 15 % de son résultat net au financement de projets de transformation environnementale et solidaire – ce qui représente 523 millions d’euros en 2023.

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Terminons en évoquant ce nouveau type d’objectifs que se donnent les entreprises dites “régénératives” qui cherchent à réparer les écosystèmes en s’inspirant de solutions reposant sur la nature. Citons par exemple EcoTree qui a développé un modèle économique s’adressant à la fois aux particuliers et aux entreprises permettant de préserver les écosystèmes à travers le déploiement de solutions appuyées sur la nature ou encore Interface qui a revu la conception de son usine américaine près d’Atlanta pour qu’elle fonctionne comme un écosystème naturel et travaille sur la fabrication de moquette réellement neutre en carbone. Le mouvement ‘régénératif’ n’est pas réservé aux sociétés privées, notons les avancées de Nestlé par exemple2.
Le dénominateur commun de toutes ces entreprises est d’avoir adapté leur modèle de gouvernance à la mission qu’elles s’étaient fixées et en traduisant cette mission dans une raison d’être forte. Ces modèles d’entreprises dit Stewardship, de Raison d’Etre, à Mission, Responsable ont toujours existé mais sont maintenant de plus en plus structurés et finalement adaptés aux multiples enjeux que notre société traverse.
L’intégration des données ESG n’est que la première étape. La véritable révolution réside dans la capacité des entreprises à aligner véritablement leurs opérations avec les aspirations sociétales, contribuant ainsi activement à une société plus durable et inclusive.
Interface a revu la conception de son usine américaine près d’Atlanta pour qu’elle fonctionne comme un écosystème naturel et travaille sur la fabrication de moquette réellement neutre en carbone.
Arnaud Blandin, SKEMA Business School