#1 - JANVIER 2024
Libérer la puissance de l’IA
3 perspectives de transformation pour un succès durable

Margherita Pagani
Directrice du SKEMA Center for Artificial Intelligence
SKEMA Business School
Dans un monde qui évolue rapidement, l’association de l’intelligence artificielle (IA) et des principes de durabilité ouvre de nouvelles perspectives d’exploration et d’innovation (Di Vaio et al., 2020 ; Su et al., 2023). Cette convergence entre des technologies d’IA ultra-sophistiquées et une conscience écologique en plein essor transforme les industries et redéfinit le rôle que joue l’IA dans le développement de pratiques commerciales durables (Vinuesa et al., 2019). Alors que nous prenons la mesure de la complexité de la situation, il devient de plus en plus clair que les entreprises ont un rôle essentiel à jouer pour générer de la croissance tout en respectant les objectifs de développement durable des Nations unies pour 2030.
Réaliser le potentiel de l’intelligence artificielle
Les capacités de l’IA pour traiter de vastes jeux de données, exécuter des simulations complexes et générer des prévisions précises en font un outil exceptionnel à mettre au service du développement durable. Que ce soit pour optimiser la consommation d’énergie, révolutionner la gestion des déchets ou transformer l’agriculture traditionnelle, le champ d’application de l’IA est extrêmement vaste. En outre, l’émergence de l’informatique quantique et des jumeaux numériques dans le métavers industriel renforce considérablement le potentiel d’excellence opérationnelle, ce qui confirme le rôle de l’IA en tant que vecteur de transformation.
Toutefois, avec ces progrès qui se profilent, il nous faut trouver un juste équilibre entre innovation et durabilité. C’est pourquoi il est crucial de se pencher sur la consommation d’énergie associée aux process basés sur l’IA, en insistant sur le besoin de recourir à l’IA de façon consciente et respectueuse de l’environnement (Pagani et Champion, 2023).
Questions éthiques liées à l’intégration de l’IA
À mesure que l’IA se fait une place au sein des entreprises, de nouvelles considérations éthiques et sociétales font surface (Pagani et Champion, 2021). Au-delà des simples questions de rentabilité, une telle évolution appelle à une réflexion approfondie des implications éthiques liées à la prise de décision algorithmique. Toute la difficulté réside dans la quête d’un équilibre délicat entre les avantages des pratiques durables basées sur l’IA et les subtilités éthiques qui requièrent une structure solide pour prévenir les biais, améliorer la transparence et favoriser la responsabilisation.
Dans notre récente publication, Artificial Intelligence for Business Creativity (Pagani et Champion 2023), nous analysons en détail la manière dont l’IA peut aider les entreprises à aborder les enjeux commerciaux avec créativité, afin d’améliorer leurs produits et process et d’encourager de nouvelles formes de collaboration. Ce thème intéresse particulièrement le SKEMA Center for Artificial Intelligence, un centre de recherche dédié à l’étude et à la promotion de la valeur économique, sociétale et éthique générée par les systèmes d’IA centrés sur l’homme pour les entreprises.
Pour aider les entreprises à mettre l’IA au service du développement durable, nous proposons trois idées issues de recherches en cours, de séminaires et de débats avec des chercheurs et des entreprises concernées.

Quels effets sur l’intégration de la RSE dans les pratiques ?

Sabrina Roszak
Doyen associé de l’Académie Digitalisation
SKEMA Business School
Les scandales récents nous montrent que le risque de greenwashing reste réel et que davantage de Reporting, financier ou extra-financier ne semble pas être la solution, même si cela donne parfois une illusion de contrôle. Récemment, en France, la course au profit des dirigeants d’Orpea aurait entrainé une politique de réduction des couts au détriment de la qualité des soins et des conditions de travail des salariés. Pourtant, l’entreprise affichait de très bons indicateurs RSE (de Responsabilité Sociale des Entreprises) dans ses rapports, des résultats notamment dus au poids du secteur d’activité dans le calcul de ces indicateurs. Comme le souligne justement l’Observatoire de la matérialité des enjeux environnementaux, ces obligations de rendre compte demeurent des « obligations de dire » et non pas des « obligations de faire » !
En second lieu, le risque de détournement des ressources internes – initialement dédiées à l’intégration de la RSE dans les pratiques opérationnelles- au profit des exigences réglementaires est réel. Lors d’une interview réalisée en septembre 2023, Tjeerd Krumpelman, responsable Groupe du Reporting & de la Règlementation chez ABN AMRO Bank, partageait ses réflexions sur les risques liés à cette réglementation croissante. L’organisation avait opéré un changement stratégique radical en 2018 en adoptant une nouvelle mission axée sur « l’amélioration des services bancaires pour les générations futures » et une nouvelle stratégie de groupe visant à « accélérer la transition vers la durabilité ». Alors que l’organisation venait de lancer un programme majeur de transformation pour mettre en œuvre ces nouvelles orientations, le poids de l’agenda règlementaire s’est alourdi, freinant le processus de transformation.
« Nous avons discuté de cette transformation avec le conseil d’administration en 2021. En même temps, nous avons lancé un programme de réglementation qui a commencé avec deux personnes, puis trois personnes, et qui en compte aujourd’hui 300. Du point de vue du conseil d’administration, et en particulier du directeur financier, nous avons investi 300 ETP dans des réglementations RSE. Ce qui ne fait pas avancer le bateau plus vite ou dans la meilleure direction. Nous ne faisons que nous conformer à la réglementation et cela ne nous rend pas plus durables. »
Trois perspectives pour un développement durable soutenu par l’IA
1. Une vision fondée sur les données pour une prise de décision éclairée
Pour atteindre les objectifs de durabilité, il est essentiel de placer les données au cœur du processus décisionnel. En mettant en place des systèmes robustes de collecte et d’analyse des données alimentés par l’IA, les entreprises peuvent obtenir des informations en temps réel sur divers paramètres environnementaux et sociaux. L’intégration de systèmes d’analyse alimentés par l’IA permet d’extraire des modèles cachés dans de vastes ensembles de données et de mettre en évidence les points pouvant faire l’objet d’améliorations.
Walmart, par exemple, utilise l’IA pour passer au crible les données relatives à sa chaîne d’approvisionnement, ce qui lui a permis de mettre au jour des dysfonctionnements et de réduire les émissions liées au transport. Anticipant certains effets du changement climatique tels que des vagues de chaleur et de fortes précipitations d’ici à 2050, l’évaluation a permis d’identifier des marchandises particulièrement sensibles à ces phénomènes. En s’associant à ses fournisseurs pour cultiver des plantes résistantes à la chaleur, Walmart renforce la résilience de sa chaîne d’approvisionnement, venant compléter ses efforts en termes d’efficacité énergétique, de réduction des déchets et de transparence (Walmart 2023).
2. Modélisation prédictive pour l’optimisation des ressources
Les capacités de modélisation prédictive de l’IA constituent un atout puissant pour les projets axés sur le développement durable. En combinant données historiques et facteurs externes, les entreprises peuvent créer des modèles sophistiqués capables de prédire les futurs effets environnementaux et besoins en ressource.
DHL a mis en place un système de maintenance prédictive basé sur l’IA pour sa vaste flotte de véhicules, qui analyse les indicateurs de performance et prévoit les interventions nécessaires. Ce système a permis de réduire de 10 % les coûts de maintenance et de 15 % le temps d’immobilisation des véhicules, améliorant ainsi la gestion de la flotte, l’efficacité opérationnelle et la durabilité tout en limitant l’impact sur l’environnement (DHL 2023).
3. Amélioration de la transparence et de l’engagement des partenaires
La convergence du pouvoir catalyseur de l’IA et de la transparence de la blockchain marque un tournant significatif pour les initiatives durables. L’utilisation conjointe de la blockchain et de l’Internet des objets (IoT), en particulier dans les chaînes d’approvisionnement alimentaire, permet aux consommateurs d’obtenir des informations sur la provenance des produits et garantit le respect des principes de durabilité. Le tout encourage une consommation responsable et stimule l’innovation (Gaur & Gaiha 2020).
Par exemple, Ripe.io utilise la blockchain pour renforcer la transparence alimentaire, en permettant aux consommateurs de retracer l’origine des produits et d’accéder à des informations fiables sur l’ensemble de la filière, du producteur au consommateur. Cette démarche favorise la confiance et la conformité, car elle met les producteurs en relation avec les clients et les organismes de réglementation, ce qui contribue à créer un système plus durable (Ripe.io, 2023).
Alors que les entreprises mobilisent le potentiel transformateur de l’IA pour renforcer leurs initiatives en matière de développement durable, elles doivent en même temps adopter une approche responsable dans un contexte où protection de l’environnement et réussite commerciale sont étroitement imbriquées. En adhérant à ces principes fondamentaux, les entreprises peuvent poser les jalons d’un avenir où l’IA stimulera l’innovation et ouvrira la voie vers un monde plus durable et prospère.
Pour aider les entreprises à mettre l’IA au service du développement durable, nous proposons trois idées issues de recherches en cours, de séminaires et de débats avec des chercheurs et des entreprises concernées.
Margherita Pagani, SKEMA Business School