#1 - JANVIER 2024
Rupture et réconciliation

Fabien Seraidarian
Directeur de la Valorisation et du Global Executive MBA
SKEMA Business School
L’entreprise régénérative, l’ingrédient indispensable du donut planétaire
C’est un cheminement majeur qui s’engage pour les entreprises générant résistance et débat dans la société. Car il s’agit bien d’une rupture qui s’opère au sein du paradigme dominant. Selon la doctrine positiviste, le progrès des sciences nait de l’accumulation des connaissances. Mais selon Thomas Kuhn qui publie la Structure des Révolutions Scientifiques en 1962, cela ne se passe pas ainsi. Lorsque les dérèglements, les anomalies, les interrogations surgissent et se multiplient, une crise s’installe pouvant entrainer une révolution scientifique. Alors un nouveau paradigme en rupture et contredisant l’ancien va produire de nouveaux cadres de pensée et se substituer aux cadres historiques pour devenir à son tour la référence. C’est ce qui est à l’œuvre dans le passage à une économie circulaire et régénérative impliquant des transformations qui traduisent dans les pratiques la rupture paradigmatique qui s’engage. Les enjeux de l’ESG démontrent comme le souligne T. Kuhn l’inscription sociétale de la recherche, soulignant même de fait le caractère relatif de la connaissance questionnant l’objectivité scientifique.
Si la régénération est une rupture paradigmatique pour les entreprises, elle invite également à une évolution rapide et radicale des organisations et de la société́. Ainsi le principe de régénération s’oppose aux démarches observées pour bâtir une entreprise durable ou contributive que l’on peut qualifier de progressives, partielles, rhétoriques mais insuffisantes pour faire face au changement climatique et plus largement aux défis sociétaux selon l’économiste britannique Kate Raworth et sa fameuse théorie du Donut (Raworth, 2017) : « le donut est la boussole qui devrait aiguiller la prospérité du XXIe siècle. Comment nous assurer, tandis que nous employons les ressources de notre planète, de ne laisser personne « au fond du trou », sans les éléments essentiels à sa survie. Mais cette utilisation des ressources doit demeurer raisonnable. Il nous faut trouver un équilibre entre les besoins de chacun et ceux de notre planète. Coexister dans cette espace, dans la forme circulaire du donut ». Dans un capitalisme devenu régénératif, l’accent est mis sur les relations humaines plus justes, une vision des richesses holistiques et la nécessité de s’adapter pour chercher un équilibre dans un contexte mouvant (Fullerton, 2015).
À l’origine, la démarche régénérative est liée à l’économie de la circularité qui repose sur le principe de découplage dissociant la croissance économique de la consommation des ressources finies et donc des impacts environnementaux négatifs générés (United Nations, 2011). De ce principe naissent des opportunités pour les entreprises qui diminuent leur exposition aux fluctuations du prix des matières premières dans la mesure où la revente et la récupération des matériaux recyclés est déterminante dans le système circulaire (European Commission, 2014). L’économie circulaire contribue à une meilleure relation avec le client ainsi qu’une augmentation de la fidélisation (De Rongé & Mossay, 2021).
Le concept d’économie régénérative trouve également son origine dans celui de la restorative economy popularisée par Paul Hawken il y a déjà plus de 20 ans alors pionnier d’une conscience tournée vers la durabliité. La restorative economy a pour objectif de restaurer les écosystèmes en assurant prospérité et emploi (Morseletto, 2020). Elle repose sur six piliers :
1.
privilégier les produits fabriqués localement,
2.
prendre en compte les conséquences sur la nature,
3.
trouver un financement local ou un autofinancement,
4.
soutenir des méthodes de production durables qui tiennent compte des intérêts de toutes les parties prenantes,
5.
créer des produits et des services en tenant compte, dès leur conception, de leur impact sur les générations futures,
6.
Éduquer les consommateurs à la responsabilité sociétale et à l’impact environnemental (Hawken dans del Marmol, 2014a).

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