L’IA, le chat noir qu’on a vite adopté

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Malgré la grande peur qu’elle a d’abord suscitée, l’arrivée de l’Intelligence artificielle générative (IAG) a surtout permis une accélération vertigineuse de l’adoption de l’IA dans les organisations. Trop rapide pour bien prendre le virage ?

Par Kevin Erkeletyan

La première fois qu’on a entendu parler de l’Intelligence artificielle (IA), c’était dans un film ou un livre. En général, elle faisait peur mais elle semblait loin. Et puis l’IA s’est rapprochée : elle a envahi nos GPS, nos moteurs de recherche, nos applications de streaming musical, s’est appelée Siri, s’est faite utile et rassurante, parfois même drôle, sans que l’on sache vraiment de quoi il s’agissait. Pendant plusieurs années, l’IA est restée une « boîte noire », comme aiment à la qualifier plusieurs managers et chercheurs que nous avons interrogés. Jusqu’à ce que la boîte s’ouvre, le 30 novembre 2022.

LE FEAR FACTOR

Ce jour-là, ChatGPT – tête de proue de l’IA générative – est arrivé et s’est présenté d’emblée pour ce qu’il est : une révolution du rapport de l’utilisateur à l’IA. « La réussite de ChatGPT, c’est le chat, une interface accessible, facile », résume Pascal Bizzari, directeur général délégué d’AVISIA. Cette fois, l’IA était proche, mais redevenue effrayante : « Les gens ont pu l’essayer eux-mêmes, faire des petites recherches et ont vu qu’il répondait à tout, continue l’associé du cabinet de conseil en IA. Beaucoup se sont dit que ce nouvel outil pourrait potentiellement faire les choses à leur place. » Moins de deux ans après pourtant, « 75 % des travailleurs de la connaissance utilisent l’IA au travail » et « 46 % d’entre eux ont commencé à le faire lors des six derniers mois », assure le Rapport 2024 sur l’indice des tendances du travail de Microsoft. La banalisation de l’IA se fait à la vitesse d’une connexion neuronale, et au rythme de deux craintes identifiées par Eneric Lopez, qui dirige le plan national sur l’IA de Microsoft : « Il y a d’abord l’effet FOMO, Fear Of Missing Out, la peur de passer à côté de l’IA, qui joue à la fois à titre individuel et au niveau des organisations ; il y a ensuite l’effet FOBO, Fear Of Becoming Obsolete, qui correspond à la peur d’être remplacé, d’une façon ou d’une autre, par l’IA. »

L’IA s’est installée dans les entreprises. Chez Roquette, un leader mondial des ingrédients d’origine végétale et d’excipients pharmaceutiques, Pierre-Louis Bescond parle de « commoditisation » : « on a mis en place des solutions de self-service. De la même manière que vous donnez accès à Office à tous vos employés, vous pouvez avoir accès à RoqueGPT, une plateforme complète d’IA, explique le Head of Data & Advanced Analytics. On la met sur l’étagère comme les autres solutions digitales. Il faut que tout le monde soit capable de s’en servir. » L’alumni SKEMA mesure l’adoption par le manque : « Il y a quelques semaines, nous avons eu une coupure de la solution RoqueGPT pendant quelques heures. C’est la première fois que j’ai vu des collaborateurs débarquer sur le plateau de l’équipe data, en disant ’est-ce que vous vous êtes rendu compte que ça ne fonctionne pas ?’, se souvient-il en souriant. Certains se demandaient même comment ils allaient faire alors qu’ils travaillent sans depuis 20 ans. Beaucoup se sont très vite habitués. »

UN TRÈS PROMPT ÉTABLISSEMENT

Cette démocratisation à marche forcée s’accompagne de nouvelles exigences. Chez Malakoff Humanis, le responsable produits IA Jean-Baptiste Girardin se heurte à la fois aux représentations fantasmées des capacités de l’IA générative : « tout le monde vient nous voir en étant persuadé que tout peut s’automatiser », et à une aspiration à la perfection… « Il y a un vrai changement culturel, remarque-t-il. Il y a cinq ans, quand on présentait une performance de 65-70 % de précision sur un modèle, tout le monde trouvait ça formidable. Depuis ChatGPT, les gens sont presque déçus quand on atteint 90 %. » Plus largement, chez AVISIA, ce « chamboulement » a réclamé une forme de restructuration : une réflexion collective pour requalifier l’IA et une « adaptation des compétences pour répondre aux nouvelles problématiques des clients ».

Mais l’IA n’est pas qu’une opportunité technologique. Pierre-Louis évoque l’attractivité d’une entreprise déjà mature sur ce point pour les jeunes générations. Le baromètre SKEMA sur les aspirations des jeunes talents 2024 abonde dans son sens : les deux tiers d’entre eux s’attendent à utiliser l’IA dès leur premier travail. Comme un autre baromètre du marché de l’emploi, LinkedIn confirme cette généralisation : sur le réseau social, le rapport de Microsoft « constate une multiplication par 142 du nombre de membres qui ajoutent à leur profil des compétences en IA ».

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