#2 - MAI 2024
PORTRAIT : Catherine Petit, l’ambition des mesurées
Réservée et mal encouragée, rien ne prédestinait Catherine Petit à voir les choses en grand. Mais, dans tous les pays qu’elle a survolés, son goût des défis a propulsé cet « ovni » au sommet de toutes les curiosités.

Catherine Petit
Directrice générale, Moët-Henessy Brésil
C’est l’histoire d’une femme dont on n’attendait pas autant. « C’est mon frère qui devait faire des études, c’est mon frère qui devait réussir. Alors, bien sûr, mes parents étaient très fiers de moi mais quand on a su que j’étais admise à l’ESCP, la première chose que mon père a dite à ma mère, c’est “va vérifier, Petit c’est un nom commun” », raconte, avec recul, l’actuelle directrice générale de Moët-Hennessy Brésil. Depuis ce jour de diplomation, la Toulousaine a vu du pays et survolé plusieurs degrés de misogynie.
« Après un an dans l’audit chez Arthur Andersen, une opportunité s’est présentée à la Lyonnaise des eaux pour partir en mission à Casablanca. J’ai immédiatement postulé, le principal critère était d’être célibataire. Mais on m’a dit “non, ça ne va pas être possible”. J’ai donc demandé pourquoi et on m’a répondu “mais parce que tu es une femme !” » Elle en plaisante aujourd’hui mais la réponse ne lui a pas plu. Quelques jours après, elle embarquait pour le Maroc. « Je n’y ai pas senti la moindre discrimination, j’étais Européenne, pour eux c’était la religion avant le genre. »
« L’animal de la curiosité zoologique »
Tout le contraire de l’Argentine, « la société la plus machiste » qu’elle a expérimentée. « La plupart des femmes travaillent un ou deux ans, le temps de trouver un mari, avant de s’arrêter pour élever les enfants et tenir la maison. Alors forcément, j’avais l’air d’un ovni ». Rapidement, elle se fait donc embaucher au Brésil où « beaucoup de femmes occupent des postes exécutifs ». Licenciée par AGF à la suite d’un rachat, elle déménage à Rio où Pernod-Ricard lui tend les bras. On lui propose Montréal mais elle est « sensible au climat ». C’est là que débute l’aventure Moët-Hennessy. En 2016, elle devient responsable d’une région qui va de l’Afrique du Nord au Proche-Orient en passant par l’Afrique centrale. Pour la première fois, elle est « prise dans un coaching destiné à un groupe restreint de femmes, pour faire évoluer sa carrière ». La suite se passe à nouveau au Brésil qui « lui manquait beaucoup ». Elle y retourne en plein Covid et, depuis son hôtel, doit « piloter la société sur Zoom ». Elle doit licencier des gens et se fait connaître comme « la nettoyeuse », mais dès la deuxième année les résultats sont là et « la France commence à se demander ce qui se passe » au Brésil. « L’année dernière, j’ai reçu la visite de tout le top management de Moët-Hennessy », s’étonne encore Catherine Petit.
Quand elle est arrivée au Brésil, elle était pourtant « l’animal de la curiosité zoologique » : « beaucoup de clients voulaient me rencontrer parce que, pour eux, une femme patronne dans le secteur des vins et spiritueux, c’était quelque chose d’absolument aberrant. Encore aujourd’hui, je les sens un peu fascinés, dit-elle dans un sourire gêné. Ils se disent : “mais comment cette boîte a-t-elle pu confier ce job à une femme ?” Je connaissais la société brésilienne et je savais que ce serait un défi. Quand je sors déjeuner avec mon équipe, les serveurs donnent systématiquement l’addition à mon directeur commercial parce que c’est un homme, alors que c’est toujours au plus gradé de la payer. »
Petit de grand chemin
Si la franco-britannique n’a jamais flanché au milieu de tous ces hommes, c’est peut-être parce qu’elle a été encadrée… par des femmes. « Quand ma première coach m’a demandé ce que je faisais, je lui ai répondu, toute contente, que je venais d’être nommée directrice générale pour l’Afrique. Elle m’a dit “bon, c’est bien, mais quelle est ta prochaine étape ?” Elle a dû voir à mon visage que je ne comprenais pas et m’a regardée en disant “alors toi, il y a du boulot !”, raconte-t-elle aujourd’hui encore sidérée. On a travaillé là-dessus, je lui ai dit que mon rêve était de devenir directrice générale au Brésil mais que je n’y croyais pas vraiment. Elle m’a répondu “t’en sais rien, construis ton plan de carrière en fonction de ça”. »
Elevée dans le secret de l’ambition, Catherine Petit refuse pour autant de se transformer. « D’entrée, j’ai opté pour faire les choses à ma manière. » Elle laisse ses équipes communiquer, elle n’aime pas ça et « ça valorise les autres ». Son leadership ne cherche pas à ressembler à un autre, il est authentique et ne l’empêche pas d’avoir du courage dans l’action. C’est la même femme qui se met peu en avant qui a « cassé les baronnies » en arrivant au Brésil, qui s’est adressée directement aux stagiaires plutôt « qu’aux directeurs qui étaient là depuis 20 ans ». Au Brésil, elle a trouvé son terrain d’expression : « Ici, tout tourne autour de l’émotion. Pourquoi ne pas les exprimer si, au moment où il faut avoir la tête froide et prendre des décisions, on arrive à le faire ? »