Le portrait-robot du méta-collaborateur

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Le collaborateur de demain sera assisté, accompagné, augmenté par l’intelligence artificielle (IA). S’il ne sera pas remplacé par l’IA, elle le transformera. Aperçu de ce que vous serez, ou êtes déjà un peu.

Par Kevin Erkeletyan

UN VÉRIFICATEUR

« Il y aura toujours une vérification humaine. » Cette affirmation de Jean-Luc Leblond (Malakoff Humanis) renvoie un double écho sur le méta-collaborateur : c’est à la fois un employé qui doit être vigilant et dont l’une des fonctions principales est de vérifier. Vigilant parce que l’IA « va continuer à halluciner », prévient Eneric Lopez, et parce qu’elle reste une inconnue : « on ne sait pas ce qui se passe véritablement sous le capot », résume Luca Paltrinieri. Vérifier parce que l’une de ses compétences nouvelles sera de contrôler le travail réalisé par l’IA : chez un acteur de la tech, les avocats se servent déjà d’un outil interne pour générer des contrats. « Leur travail n’est plus vraiment d’écrire, c’est de relire », nous explique-t-on. Ce faisant, le méta-collaborateur parachève et complète l’œuvre de l’IA (qui est aussi la sienne) : « dans nos prévisions de ventes à deux ou trois mois, nous nous sommes rendu compte que l’algorithme était généralement meilleur que l’humain ; mais au-delà, les experts du planning sont toujours plus précis », assure Pierre-Louis Bescond (Roquette). C’est un peu comme un cancérologue qui s’aide de l’IA pour détecter des anomalies : l’algorithme est à 95 %, mais quand on combine les deux ensembles, on arrive à 99 %. »

UN PILOTE

Qui dit pilote, dit co-pilote. Microsoft a bien choisi le nom de son chatbot : c’est LA métaphore qui revient le plus chez les managers que nous avons interrogés. « L’IA est un co-pilote, mais le responsable d’un avion c’est le pilote », rappelle-t-on par exemple. Le méta-collaborateur n’est pas perçu comme un employé qui lâcherait le manche. « C’est le responsable suprême, poursuit un acteur des RH. S’il se sert de l’IA Générative pour développer un produit, il reste responsable de ce produit. »

UN CRÉATEUR

Le méta-collaborateur fait l’IA à son image. Dans la conduite du changement de son organisation, il est pleinement intégré au développement des projets d’IA qui le concernent et permet de l’influencer : chez Malakoff Humanis, les collaborateurs du service des Fraudes « sont à la création du projet, on a besoin de leur expertise, ils sont moteurs », insiste le Data Product Manager, Jean-Luc Leblond. Pierre-Louis Bescond va même plus loin : il imagine une IA personnelle entraînée à sa main, « habituée à [son] style, à [sa] manière de travailler ». Le méta-collaborateur est donc un créateur qui se doit d’être créatif : « on ne peut pas demander à l’IA de créer un produit fini, sourit un spécialiste du numérique. Il nous faut des talents très imaginatifs » pour la conduire. Le méta-collaborateur va au-delà de ce qui existe déjà, il développe une autre réalité : sa créativité s’exprime dans ses prompts.

UN ÉTUDIANT PERMANENT

« J’ai lu un article dans lequel un expert racontait qu’un assistant virtuel avait été invité, sans savoir par qui, à une réunion. A peine la réunion terminée, il avait envoyé la transcription à l’ensemble des participants, sans relecture, sans vérification. L’émergence de ces outils-là peut créer des risques », rappelle Pierre-Louis Bescond. Le méta-collaborateur est formé aux usages et aux potentiels dangers de l’IA. « Cela demande de se mettre dans une posture responsable, confirme Eneric Lopez. De savoir se dire ’’j’ai besoin d’apprendre’’. » Un apprentissage permanent capable de suivre le rythme des évolutions de l’IA.

UN PRAGMATIQUE

Le méta-collaborateur efficace accepte l’IA. Il la « désire » parce qu’elle peut lui enlever « son caillou dans la chaussure » pour reprendre l’expression d’Eneric Lopez, directeur de l’Initiative nationale pour l’IA de Microsoft. « Il ne faut pas avoir une approche techno-centrée, mais une approche business value-centrée de l’IA, se demander en quoi cet outil peut me faire gagner du temps. »

UN COLLABORATEUR DÉPENDANT ?

On s’habitue vite aux bonnes choses. Quand la solution d’IA interne a connu une coupure de quelques heures, Pierre-Louis Bescond a vu, « pour la première fois » des collaborateurs de Roquette débarquer sur le plateau de l’équipe Data. Comment se passer d’un outil… qu’on n’avait jamais utilisé quelques mois auparavant ? Cette dépendance que peut créer l’IA n’est pas le seul écueil dans lequel le méta-collaborateur peut tomber : la baisse de vigilance et la tentation d’en faire moins sont cités par nos interviewés. C’est le rêve de l’otium : « la forme de vie supérieure pour les Grecs et les Romains, rappellent le chercheur en philosophie, Luca Paltrinieri. Pour eux, on ne se réalisait pas par le travail, mais par le temps libéré. »

UN COLLABORATEUR DE SANG-FROID ?

Eliminer les biais. C’est ce que l’on attend de l’IA, notamment dans les ressources humaines. S’affranchir des préjugés, des sentiments, des états d’âme, de tous ces éléments inconscients qui influencent nos actes… et postuler une prise de décision post-humaine.

UN MANAGER

« Quand je regarde les tâches remplacées par l’IA, je me dis qu’il n’y a pas de résistance possible, que l’IA va me remplacer un jour ou l’autre. Mais le travail ce n’est pas une tâche. Le travail, ce n’est même pas une somme de tâches. Dans le travail, il y a quelque chose de plus qui est la capacité de coordonner plusieurs tâches. Et ça pour le moment l’intelligence artificielle ne le fait pas, fait remarquer Luca Paltrinieri. En tant que chercheur, j’écris, je lis, j’enseigne. Cette coordination de différentes activités, c’est une forme de management. »

UN TRAVAILLEUR EN CONCURRENCE ?

Imaginez être en concurrence avec votre propre collègue ! On s’imagine que certains l’imaginent très bien… Pour le méta-collaborateur, c’est aussi le cas. « L’IA est une nouvelle forme de concurrence, assume Luca Paltrinieri. La reine d’Angleterre Elisabeth I a fait exécuter l’assistant de l’inventeur de la machine à tisser de peur qu’elle détruise des emplois. La clé, c’est de pouvoir en faire un outil et non une machine. La différence entre les deux, c’est la connaissance humaine. »

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