Chassez le naturel, il revient en promptant

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Non, vous ne maîtrisez pas ChatGPT. Sauf si vous y avez été éduqué. L’intelligence artificielle réclame qu’on sache lui parler. Mais cet effort est-il anodin ?

Par Kevin Erkeletyan

Erreur de prompt. J’avais cru comprendre que l’Intelligence artificielle générative (IAG) était un long fleuve tranquille, sur lequel naviguer sans avoir à ramer. Zéro sur vingt, codage à revoir. « Ça demande un effort », corrige Eneric Lopez, directeur de l’Initiative nationale pour l’IA de Microsoft. Son collègue Philippe Beraud, Chief Technology & Security Advisor, va plus loin : « il est essentiel de contextualiser ses interactions et d’en décrire et préciser les attendus, comme l’adaptation de la réponse à une certaine audience. »

Mais cet « effort » vers la machine est-il sans conséquences ? « Dans son Eloge du Bug, Marcello Vitali-Rosati montre que l’IA, et plus généralement le numérique, impose un certain format de travail à celui qui l’emploie, prévient le chercheur en philosophie Luca Paltrinieri. Office ne s’appelle pas Office, par hasard. C’est un outil qui permet d’effectuer un travail de bureaucratie, et cette mentalité bureaucratique se transmet à travers lui. Quand j’utilise Word, j’apprends inconsciemment un certain nombre de présupposés que j’applique à ma vie comme si c’était naturel. »

PENSER MIDJOURNEY, LA MOITIÉ DU CHEMIN ?

ChatGPT ou Midjourney rendent, il est vrai, cette conversation « naturelle ». Ce dernier commande de débuter chaque prompt par « /imagine ». Par exemple : « /imagine un groupe de samouraïs célébrant une victoire dans un style manga ». Pourtant, sur le fil public de l’application, c’est le prompt suivant qui a été rédigé : « / imagine groupe de soldats samouraïs célébrant victoire. Atmosphère héroïque. Style manga/anime. ». En un sens, c’est une liberté prise par rapport à la structure « naturelle » voulue par Midjourney. Mais le style est télégraphique, presque mécanique. Est-ce ce que Philippe Beraud nomme « l’art de prompter » ?

« QUAND LES ORDINATEURS POURRONT PARLER HUMAIN… »

Il souligne que « la nécessaire explicitation de l’implicite dans notre schéma de pensée peut être perçue comme le risque de ”formater” notre façon de penser » ; et certains peuvent y voir « l’acquisition de nouvelles compétences comme la pensée algorithmique ». Les mots sont lâchés : la pensée algorithmique. Cette tournure d’esprit qui s’impose pour « pouvoir utiliser efficacement l’IA ». Philippe Beraud la définit comme « la capacité de résoudre des problèmes de manière systématique, une compétence précieuse dans de nombreux domaines, pas seulement en mathématiques ou en informatique ».

« Cela ne signifie pas nécessairement que nous commençons à ’’penser comme une machine’’. Au contraire, cela peut nous aider à clarifier notre propre pensée et à mieux comprendre comment nous résolvons les problèmes. », convient Philippe Beraud. Cet effort n’est d’ailleurs pas à sens unique. Il rappelle les paroles de Bill Gates : « Quand les ordinateurs pourront parler ’’humain’’, chaque humain pourra parler à l’ordinateur ». La marche de l’IA va vers les hommes – et rend l’expérience utilisateur plus intuitive -, mais les hommes ne doivent pas l’attendre sans bouger. Chez Microsoft, Béatrice Matlega a pour mission de les faire aller à sa rencontre, de développer une « littératie numérique », de faire en sorte que les jeunes talents « comprennent comment interroger une IA ». Luca Paltrinieri la retrouve sur ce terrain : « lorsqu’on connaît les codes, on peut aussi les changer ». On dirait presque un cercle vertueux.

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