L’évangélis-IA-tion : outiller les hommes pour ne pas en faire des machines

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L’Intelligence artificielle générative (IAG) fait naître la crainte d’un déclassement, de l’homme par rapport à la technologie. Pour dissiper les craintes, les entreprises s’organisent. De façon plus ou moins formelle, elles éduquent leurs collaborateurs à l’IA. Une façon de (re) placer l’homme au cœur de l’IAG.

Par Kevin Erkeletyan

« Nous choisissons la France. » C’est par ces mots martelés un à un que le président de Microsoft, Brad Smith, a annoncé, le 13 mai 2024, un investissement de 4 milliards d’euros dans l’Hexagone. Parmi les actions prévues, un plan de formation d’un million de Français à l’Intelligence artificielle (IA) et le soutien à 2 500 startups locales dans leur adoption de l’IA, d’ici à fin 2027.

Ce ne sera pas de trop si l’on en croît Pascal Bizzari, le directeur général délégué d’AVISIA, cabinet de conseil Glimpse, un magazine de SKEMA Business School « engagé dans la révolution de l’IA en entreprise ». Ce qui l’a tout de suite marqué quand l’IA générative a débarqué, c’est « le non-accompagnement dans les structures ». Dans certaines, « c’était le Far West », laissez faire, laissez passer ; dans d’autres, « tous les outils d’IA étaient bloqués ». Depuis l’apparition de l’IAG, son cabinet est régulièrement sollicité. Notamment pour « démystifier ». Car cette « conduite du changement » commence avant tout par dissiper de fausses croyances.

« Tout le monde pense savoir utiliser ChatGPT » lui emboîte le pas Eneric Lopez, directeur de l’initiative nationale en matière d’IA et de l’impact social chez Microsoft France. « Tout le monde sait utiliser un tournevis et une clé de douze, mais tout le monde n’est pas devenu menuisier pour autant. » En somme, l’IA c’est comme tout : ça s’apprend.

LE THÉORÈME DU CAILLOU

Dans les entreprises, en effet, la vague IA se heurte parfois à des brise-lames. Eneric Lopez prend l’exemple de son service financier. Quand il s’est posé la question d’implémenter du machine learning dans certains process, il s’est confronté à deux réactions : ’’ce n’est pas une machine qui va m’apprendre mon métier’’ et ’’la direction veut nous remplacer’’. « Ce qui montre bien qu’on est une entreprise comme une autre. » Pour lui, ce besoin de formation doit donc répondre à une question : « pourquoi faire ? » Une question à laquelle il a une réponse simple : « quel est le caillou dans votre chaussure ? » Et c’est peut-être ce qui différencie l’IA-outil de l’IA-machine : la fonction. Le changement, affirme-t-il, doit donc passer par deux phases : la sensibilisation et le désir. Faire comprendre et donner envie, faire comprendre donc donner envie.

Pour ce faire, les entreprises suivent des chemins différents. Un acteur du numérique a mis en place son école interne : tous les employés peuvent se former à l’IA selon leur niveau et leurs besoins. L’idée de fond, c’est « l’adoption active » : mettre la boîte à outils à disposition de tous et laisser le choix à chacun de s’en servir ou non, au risque de laisser se creuser des écarts entre les plus technophiles et ceux qui le sont moins. Chez Roquette, l’objectif est de former l’ensemble des collaborateurs. Des « Learning Thursdays » les invitent à travailler autour de l’IA et, « chaque année », l’équipe Data de Pierre-Louis Bescond « crée plus de 1 000 heures de formation sous forme de quiz, de jeux, de vidéos interactives ». Ce dernier s’est d’ailleurs autoformé à l’Intelligence artificielle. « Le soir et le week-end », il a suivi le MOOC de Stanford. Et plus largement, il fait partie du comité de gouvernance de la Cité de l’IA, une initiative du Medef Lille Métropole autour des entreprises locales.

Lorsqu’on ne comprend plus ce qui se passe dans la machine, alors on subit quelque chose, on se retrouve dans une situation d’aliénation, le processus de production nous échappe. C’est là que l’IA passe de l’outil à la machine.

Luca Paltrinieri, chercheur en philosophie

Partout, on parle d’« acculturation ». Et partout, elle suit aussi des voies moins balisées. Jean-Luc Leblond et Jean-Baptiste Girardin, Data Product Managers chez Malakoff Humanis, travaillent au contact des différents pôles du groupe. Ils « évangélisent » au quotidien. Ce n’est pas leur cœur de métier mais c’est aussi ce qu’il est devenu. Jean-Baptiste Girardin parle de « révolution culturelle ». Expliquer, organiser des réunions, « contribuer à faire comprendre ce qu’est l’IA » : une affaire de probabilités, et non de certitude. « A un moment donné, l’essentiel de mon travail, reconnaît-il, était d’expliquer qu’on allait intégrer de l’aléa dans les process. »

Béatrice Matlega s’adresse à une tout autre cible : un public qui demande « pourquoi ? ». « Pourquoi le lien ne répond pas ? Pourquoi elle ne m’a pas répondu la même chose qu’à lui ? » Directrice des partenariats et programmes de compétences dans l’Education chez Microsoft, elle « forme les jeunes générations et les futurs talents à la pensée algorithmique ». A commencer par ces élèves de 10 à 11 ans d’une école d’Issy-les-Moulineaux autour desquels elle a mis en place une expérimentation. « Nous les avons fait utiliser Copilot pour créer des visuels et un petit texte à présenter ensuite en atelier devant une caméra, pour une prise de parole en public. L’intérêt n’était pas fondamentalement de leur faire utiliser l’outil, mais de leur faire comprendre comment interroger une intelligence artificielle, et de développer leur esprit critique vis-à-vis des contenus produits. » En bref, de développer une littératie numérique. « A une époque, c’était être capable d’utiliser un ordinateur, puis des outils bureautiques, puis d’avoir des notions de code, etc. », renchérit son collègue, Eneric Lopez.

« Il est essentiel de développer une littératie numérique vraiment démocratique, complète le philosophe Luca Paltrinieri. Lorsqu’on ne comprend plus ce qui se passe dans la machine, alors on subit quelque chose, on se retrouve dans une situation d’aliénation, le processus de production nous échappe. C’est là que l’IA passe de l’outil à la machine. Ce n’est plus quelque chose qui nous aide, mais qui nous domine. » Le professeur à l’Université de Rennes va même plus loin : former ou ne pas former à l’IA, et la façon dont elles le font, est un choix politique pour les organisations. « Tous les instruments technologiques peuvent devenir un instrument de domination. La technologie c’est le Pharmakon, c’est à la fois un remède et un poison. Tout dépend de son application. »

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GLIMPSE

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