Benjamin Ferré, seul avec le monde

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Il n’a jamais autant ressenti la globalisation qu’à l’endroit de la planète où il était le plus seul. Benjamin Ferré (SKEMA 2015), seizième du Vendée Globe 2024 et premier de sa catégorie, nous embarque sur son voilier pour nous la montrer de son point de vue. Celui d’un homme du monde, au sens le plus propre qui soit.

Par Benjamin Ferré
Navigateur et entrepreneur

Le monde ne tourne peut-être pas rond mais l’essentiel, c’est qu’il tourne ! À l’heure où je tapote ces quelques lignes sur mon clavier d’ordinateur, cela fait exactement 48 heures que j’ai franchi la ligne d’arrivée de la dernière des cinq étapes de l’Ocean Race Europe. Une course à la voile en équipage qui relie les villes et les cultures, une ligne invisible qui attèle les rivages, les peuples, les histoires. De Kiel à Gênes, de Carthagène à la baie de Nice, de Portsmouth à Porto, chaque escale était une épopée culturelle. Cette dernière aventure maritime m’a rappelé une chose essentielle : avant d’être un concept économique, la mondialisation est une réalité humaine.

Je m’appelle Benjamin Ferré, je suis marin de course au large, diplômé de la promo SKEMA 2015 et grand amoureux de notre petite planète bleue ! Le monde, j’ai eu l’occasion d’en faire le tour à deux occasions. La première à l’âge de 20 ans, armé de mon pouce levé, en stop, en parcourant 40 000 kilomètres autour du globe, à travers 26 pays. La seconde, il y a 6 mois, en bouclant mon premier Vendée Globe en 84 jours, 23 heures, 19 minutes et 39 secondes.

LA GLOBALISATION NÉMO

J’ai toujours pensé que l’aventure était la meilleure façon d’apprendre le monde. Elle vous enjoint à appréhender les risques, à vous adapter aux imprévus, à collaborer avec des profils très différents… Elle vous met face à vous-même, dans le silence du large, comme dans le tumulte des tempêtes ou la houle du grand Sud. Et c’est précisément là que se joue, à mes yeux, l’une des plus grandes contradictions de notre époque : nous vivons dans un monde toujours plus connecté, et pourtant souvent plus déconnecté de l’essentiel.

Lorsque j’ai découvert la thématique sur laquelle il m’était donné l’occasion de réfléchir aujourd’hui : « Globalisation : Stop ou encore ? », cela m’a tout de suite fait penser à ces quelques notes que j’avais gribouillées sur un morceau de carnet étanche adossé à la table à cartes de mon bateau lors du Vendée Globe :

« Ici, au-delà des quarantièmes rugissants, je réalise que la nature n’a ni mémoire ni état d’âme. Elle me frappe ou me berce qu’importe mon énergie, mon origine, ma résistance, ma condition physique, ma fatigue, mon sexe, ma couleur de peau. Ici, la nature met tout le monde d’accord, sur un pied d’égalité. J’ai cette sensation si étrange et si utopique que si on envoyait tous les dirigeants de cette planète en stage en immersion par 48 degrés Sud, 123 degrés Ouest, l’humanité qui se dégagerait de cette expérience réglerait tous les conflits mondiaux. Je n’intellectualise plus le concept de tous appartenir à un même endroit, je le ressens profondément. Je me trouve au point Némo, le point le plus éloigné de toute terre, et pourtant, je ne me suis jamais senti aussi proche de mes semblables ! »

CHANGER DE GOUVERNAIL

La globalisation, c’est aussi naviguer dans un océan d’incertitudes. Nous vivons dans un univers mouvant où la capacité d’adaptabilité est devenue une qualité essentielle. Revenir à l’essence même de la navigation, la règle des 5 R lorsque l’environnement est incertain : Route, Réglage, Rangement, Repas, Repos. Comme en course au large, la mondialisation doit revenir à ses premiers amours lorsque le temps s’assombrit : rapprocher les peuples !

Il ne s’agit pas d’un « stop » ou d’un « encore ». Il s’agit de virer de bord, de changer de cap. D’accepter que la croissance infinie sur une planète finie est une impasse. Et pourtant, l’esprit d’aventure, lui, est infini. C’est celui qui pousse à innover, à communiquer, à découvrir, à grandir, à rencontrer, à apprendre pour mieux comprendre, s’intéresser pour accepter. Ce même esprit peut nous pousser à inventer une autre mondialisation : plus douce, plus ancrée, plus humaine.

La globalisation, ce n’est pas seulement un GPS qui fonctionne partout. C’est aussi un sentiment d’urgence : urgence climatique, urgence identitaire, urgence à recréer du sens. À bord, l’eau c’est la vie ! L’énergie, ma bouée de sauvetage. Chaque watt consommé est compté, chaque repas est pesé, la sobriété est une nécessité. Cette contrainte crée de la valeur. Et si cette même sobriété pouvait devenir une richesse à terre ? Une forme de décroissance choisie, joyeuse, audacieuse.

Il s’agirait de repenser une globalisation à taille humaine. Où l’on puisse acheter local mais penser global. Où les projets aient une âme. Où les entreprises osent l’émotion, la vulnérabilité, la transmission.

Je ne crois pas à l’uniformité, je crois aux ponts. Chaque marin dessine sa propre trajectoire autour du monde, et par le sillage qu’il laisse derrière lui, insuffle une partie de son histoire. Il en va de même pour les pays, pour les peuples, pour les économies. Je crois aux grands écarts fertiles.

Alors, globalisation : stop ou encore ? Encore, mais autrement. Encore, mais en conscience. Encore, mais avec un gouvernail différent. Pas celui de la vitesse brute, mais celui du sens profond. De l’impact invisible. De l’héritage que l’on laissera derrière soi. Une mondialisation du lien, pas seulement du flux.

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