Peut-on encore parler de globalisation ?

Partager
6 min

Elle semblait irréversible, et elle est au ralenti. Depuis plus d’une décennie, l’hyperglobalisation, censée intégrer tous les acteurs économiques au même marché mondial, laisse place à la « slowbalisation », et même à des signes de fragmentation. Au point que son existence et son devenir sont désormais interrogés.

C’est comme avoir des bras et refuser de s’en servir. A l’ère du cloud et de l’intelligence artificielle générative (IAG), on questionne la globalisation. Pourtant, des faits sont là : la crise climatique interroge sa vitesse et ses effets, le Covid a révélé la fragilité de ses chaînes d’approvisionnement, la Russie fait la guerre à l’Ukraine, le Moyen-Orient est en feu et le président américain Donald Trump fait exploser ses droits de douane « rompant », regrette le journaliste du Monde Philippe Escande, « avec des décennies de libre-échange ».

Tout se passe comme si la géopolitique avait (re)pris le contrôle du commerce. Une « géopolitisation de la globalisation » qu’analyse dans ces pages (46-47) le directeur de la School of Geopolitics for Business de SKEMA Business School Frédéric Munier, et qui se traduit, depuis la crise économique de 2008, par un phénomène de slowbalisation. La globalisation ralentit. Après plus de 70 ans de croissance globale, comme le montre le professeur d’Economie internationale à SKEMA, Laurent Ferrara (p. 44-45), l’indice d’ouverture commerciale s’aplatit.

LE RÈGNE DE LA GÉOPOLITIQUE

Il s’écrase, mais ne flanche pas. Les économistes Pinelopi Goldberg et Tristan Reed n’observent aucune « déglobalisation ». Bien au contraire, ils vont dans le sens de Frédéric Munier et voient, dans ce changement d’environnement global, le début d’une nouvelle ère. « Façonnée de manière descendante par des gouvernements motivés par des objectifs politiques, plutôt que par les forces du marché. »

Le rapport du McKinsey Global Institute (2024) ne dit pas autre chose. A travers ses graphiques, il met en avant une globalisation « à géométrie variable ». Entre 2017 et 2023, des pays comme la Chine, l’Allemagne et les Etats-Unis ont réduit la « distance géopolitique » de leurs échanges commerciaux de 4 à 10%. Autrement dit, ils commercent moins avec des Etats politiquement différents. Et même si des puissances comme le Brésil ou l’Inde l’ont au contraire élargie, l’institut n’exclut pas un « risque de fragmentation ».

S’éloigne-t-on pour autant de la définition du Larousse ? Ouvrez les guillemets : « Tendances des entreprises multinationales à concevoir des stratégies à l’échelle planétaire… » Jusque-là, ça va. La globalisation se fait encore plus stratégique. Mais ensuite, ça se corse : « …conduisant à la mise en place d’un marché mondial unifié. » La stratégie des grandes entreprises, comme celle des Etats, s’affiche moins homogène. Chez Saint-Gobain (p. 32-35) la vision reste globale, mais se décline par territoires, et par affinités.

« Saint-Gobain n’a pas une approche uniformisée globale, mais une stratégie multilocale », explique son ex-président directeur général en Amérique latine, Javier Gimeno. « Les entreprises qui réussiront seront celles capables d’allier mission globale et adaptation locale fine, de sécuriser leurs chaînes de valeur et de développer une lecture élargie du monde. »

UNE IMPRESSION DE POINTILLISME

Sécuriser. Le mot est lâché. Et transpire tout à la fois la volonté d’aller moins vite et plus sûrement, dans un monde qui va… plus vite et moins sûrement. Comme Saint-Gobain, Google Cloud négocie cette volatilité par une stratégie plus décentralisée, de la moindre dépendance aux crises et aux aléas. En somme, on croit s’éloigner de la globalisation… alors qu’on l’a peut-être enfin trouvée. Prenons une autre définition, ou plutôt une anti-définition. Celle du magazine Alternatives Economiques. « D’une certaine manière, globalisation s’oppose à multinationalisation. Ce dernier terme sous-entend qu’une entreprise, bien qu’ayant une implantation dans plusieurs pays, demeure attachée principalement à un pays, en général son pays d’origine. Au contraire, le terme globalisation sous-entend que l’entreprise est détachée d’une base territoriale particulière. » Cette attache à un territoire central d’origine (par exemple l’Allemagne pour Mercedes-Benz), c’est justement ce qui fait dire (p. 52-53) à Oliver Grohmann, vice-président exécutif en charge des Ressources humaines (RH) d’Emirates, que « bien peu d’entreprises sont vraiment globales ». Cette apparente pause dans la globalisation serait-elle en fait un premier pas vers son accomplissement ? Elle coïncide en tout cas avec l’émergence d’une « culture globale » chez Emirates (voir p. 28-31), ce que le très international Oliver Grohmann n’avait jamais rencontré avant. Mais là encore, cette culture comprend plus qu’elle n’englobe, elle reconnaît plus qu’elle n’assimile, elle est une célébration de toutes les particularités, elle n’est pas l’acceptation d’une culture par tous mais une culture qui vous accepte tous, elle n’est pas une culture du tout mais la culture de tous. La culture du groupe s’adapte à tous et à chacun, comme une stratégie à un territoire, elle se fait globale en étant particulière. La « nouvelle » globalisation se révèle pointilliste.

Pour d’autres, parler de « globalisation » est presque impropre, puisqu’elle n’est pas encore accomplie. Dans son livre The Great Convergence : Information Technology and the New Globalization, l’économiste Richard Baldwin la conçoit comme une chrysalide en trois étapes : la capacité à déplacer des biens, puis des idées, et enfin des personnes. Et cette troisième phase, la plus perturbatrice, reste à venir. Rendue possible par la technologie, elle ne verrait pas les gens se déplacer plus facilement mais offrirait « un substitut au fait d’être là ». Une reconfiguration radicale qui, au moins pour quelques années, aggraverait le déséquilibre travail-capital. De quoi intensifier les critiques quant à la légitimité de la globalisation, critiques auxquelles le professeur d’Economie à SKEMA, Ioannis Bournakis, propose ici une solution fiscale (p. 48-49)

Partager

GLIMPSE

Recevez les prochains numéros

Suivez-nous