Peut-on encore parler de globalisation ?

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Elle semblait irrĂ©versible, et elle est au ralenti. Depuis plus d’une dĂ©cennie, l’hyperglobalisation, censĂ©e intĂ©grer tous les acteurs Ă©conomiques au mĂȘme marchĂ© mondial, laisse place Ă  la « slowbalisation », et mĂȘme Ă  des signes de fragmentation. Au point que son existence et son devenir sont dĂ©sormais interrogĂ©s.

C’est comme avoir des bras et refuser de s’en servir. A l’ùre du cloud et de l’intelligence artificielle gĂ©nĂ©rative (IAG), on questionne la globalisation. Pourtant, des faits sont là : la crise climatique interroge sa vitesse et ses effets, le Covid a rĂ©vĂ©lĂ© la fragilitĂ© de ses chaĂźnes d’approvisionnement, la Russie fait la guerre Ă  l’Ukraine, le Moyen-Orient est en feu et le prĂ©sident amĂ©ricain Donald Trump fait exploser ses droits de douane « rompant », regrette le journaliste du Monde Philippe Escande, « avec des dĂ©cennies de libre-Ă©change ».

Tout se passe comme si la gĂ©opolitique avait (re)pris le contrĂŽle du commerce. Une « gĂ©opolitisation de la globalisation » qu’analyse dans ces pages (46-47) le directeur de la School of Geopolitics for Business de SKEMA Business School FrĂ©dĂ©ric Munier, et qui se traduit, depuis la crise Ă©conomique de 2008, par un phĂ©nomĂšne de slowbalisation. La globalisation ralentit. AprĂšs plus de 70 ans de croissance globale, comme le montre le professeur d’Economie internationale Ă  SKEMA, Laurent Ferrara (p. 44-45), l’indice d’ouverture commerciale s’aplatit.

LE RÈGNE DE LA GÉOPOLITIQUE

Il s’écrase, mais ne flanche pas. Les Ă©conomistes Pinelopi Goldberg et Tristan Reed n’observent aucune « dĂ©globalisation ». Bien au contraire, ils vont dans le sens de FrĂ©dĂ©ric Munier et voient, dans ce changement d’environnement global, le dĂ©but d’une nouvelle Ăšre. « FaçonnĂ©e de maniĂšre descendante par des gouvernements motivĂ©s par des objectifs politiques, plutĂŽt que par les forces du marchĂ©. »

Le rapport du McKinsey Global Institute (2024) ne dit pas autre chose. A travers ses graphiques, il met en avant une globalisation « à gĂ©omĂ©trie variable ». Entre 2017 et 2023, des pays comme la Chine, l’Allemagne et les Etats-Unis ont rĂ©duit la « distance gĂ©opolitique » de leurs Ă©changes commerciaux de 4 Ă  10%. Autrement dit, ils commercent moins avec des Etats politiquement diffĂ©rents. Et mĂȘme si des puissances comme le BrĂ©sil ou l’Inde l’ont au contraire Ă©largie, l’institut n’exclut pas un « risque de fragmentation ».

S’éloigne-t-on pour autant de la dĂ©finition du Larousse ? Ouvrez les guillemets : « Tendances des entreprises multinationales Ă  concevoir des stratĂ©gies Ă  l’échelle planĂ©taire  » Jusque-lĂ , ça va. La globalisation se fait encore plus stratĂ©gique. Mais ensuite, ça se corse : «  conduisant Ă  la mise en place d’un marchĂ© mondial unifiĂ©. » La stratĂ©gie des grandes entreprises, comme celle des Etats, s’affiche moins homogĂšne. Chez Saint-Gobain (p. 32-35) la vision reste globale, mais se dĂ©cline par territoires, et par affinitĂ©s.

« Saint-Gobain n’a pas une approche uniformisĂ©e globale, mais une stratĂ©gie multilocale », explique son ex-prĂ©sident directeur gĂ©nĂ©ral en AmĂ©rique latine, Javier Gimeno. « Les entreprises qui rĂ©ussiront seront celles capables d’allier mission globale et adaptation locale fine, de sĂ©curiser leurs chaĂźnes de valeur et de dĂ©velopper une lecture Ă©largie du monde. »

UNE IMPRESSION DE POINTILLISME

SĂ©curiser. Le mot est lĂąchĂ©. Et transpire tout Ă  la fois la volontĂ© d’aller moins vite et plus sĂ»rement, dans un monde qui va
 plus vite et moins sĂ»rement. Comme Saint-Gobain, Google Cloud nĂ©gocie cette volatilitĂ© par une stratĂ©gie plus dĂ©centralisĂ©e, de la moindre dĂ©pendance aux crises et aux alĂ©as. En somme, on croit s’éloigner de la globalisation
 alors qu’on l’a peut-ĂȘtre enfin trouvĂ©e. Prenons une autre dĂ©finition, ou plutĂŽt une anti-dĂ©finition. Celle du magazine Alternatives Economiques. « D’une certaine maniĂšre, globalisation s’oppose Ă  multinationalisation. Ce dernier terme sous-entend qu’une entreprise, bien qu’ayant une implantation dans plusieurs pays, demeure attachĂ©e principalement Ă  un pays, en gĂ©nĂ©ral son pays d’origine. Au contraire, le terme globalisation sous-entend que l’entreprise est dĂ©tachĂ©e d’une base territoriale particuliĂšre. » Cette attache Ă  un territoire central d’origine (par exemple l’Allemagne pour Mercedes-Benz), c’est justement ce qui fait dire (p. 52-53) Ă  Oliver Grohmann, vice-prĂ©sident exĂ©cutif en charge des Ressources humaines (RH) d’Emirates, que « bien peu d’entreprises sont vraiment globales ». Cette apparente pause dans la globalisation serait-elle en fait un premier pas vers son accomplissement ? Elle coĂŻncide en tout cas avec l’émergence d’une « culture globale » chez Emirates (voir p. 28-31), ce que le trĂšs international Oliver Grohmann n’avait jamais rencontrĂ© avant. Mais lĂ  encore, cette culture comprend plus qu’elle n’englobe, elle reconnaĂźt plus qu’elle n’assimile, elle est une cĂ©lĂ©bration de toutes les particularitĂ©s, elle n’est pas l’acceptation d’une culture par tous mais une culture qui vous accepte tous, elle n’est pas une culture du tout mais la culture de tous. La culture du groupe s’adapte Ă  tous et Ă  chacun, comme une stratĂ©gie Ă  un territoire, elle se fait globale en Ă©tant particuliĂšre. La « nouvelle » globalisation se rĂ©vĂšle pointilliste.

Pour d’autres, parler de « globalisation » est presque impropre, puisqu’elle n’est pas encore accomplie. Dans son livre The Great Convergence : Information Technology and the New Globalization, l’économiste Richard Baldwin la conçoit comme une chrysalide en trois Ă©tapes : la capacitĂ© Ă  dĂ©placer des biens, puis des idĂ©es, et enfin des personnes. Et cette troisiĂšme phase, la plus perturbatrice, reste Ă  venir. Rendue possible par la technologie, elle ne verrait pas les gens se dĂ©placer plus facilement mais offrirait « un substitut au fait d’ĂȘtre là ». Une reconfiguration radicale qui, au moins pour quelques annĂ©es, aggraverait le dĂ©sĂ©quilibre travail-capital. De quoi intensifier les critiques quant Ă  la lĂ©gitimitĂ© de la globalisation, critiques auxquelles le professeur d’Economie Ă  SKEMA, Ioannis Bournakis, propose ici une solution fiscale (p. 48-49)

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