#4 - AVRIL 2025
L’Art Thinking, quand l’entreprise apprend des artistes
Câest la mĂ©thode qui redonne du sens. Lâart thinking emprunte aux artistes leur capacitĂ© Ă questionner leur cadre, pour mieux rĂ©inventer ce quâil y a dedans, et embrasser lâimprĂ©vu. Un outil improbable qui transforme, depuis plusieurs annĂ©es, les Ă©tudiants-managers du Global Executive MBA de SKEMA Business School.
Il faut le voir leur parler de La CĂšne de LĂ©onard de Vinci, debout dans une salle ronde aux lumiĂšres roses et bleues et aux miroirs dĂ©formants, pour comprendre quâil a dĂ©jĂ gagnĂ©. Les nouveaux Ă©tudiants du Global Executive MBA de SKEMA ont dĂ©jĂ commencĂ© Ă changer. Assis en cercle au milieu de ces trompe-lâĆil, ils regardent Nil Samar, col roulĂ© noir, bras Ă©tendus, les interroger. « Quand vous ĂȘtes en famille, vous vous asseyez de cette façon, tous du mĂȘme cĂŽtĂ© de la table ? Non ! Mais si LĂ©onard de Vinci se contente de reprĂ©senter cette scĂšne de maniĂšre rĂ©aliste, on rate la moitiĂ© des visages et des Ă©motions. » Quelques « ah » sâĂ©talent quand il reprend : « Il a peint lâinstant prĂ©cis oĂč JĂ©sus dit Ă ses disciples : âlâun dâentre vous me trahiraâ. Câest le climax de la scĂšne. Trouvez le climax de votre Ćuvre ! »
« EXPLORER DES SCĂNARIOS IMPROBABLES »
LâĆuvre dont il parle, câest celle quâils vont devoir crĂ©er. Ces managers de 35 Ă 50 ans sont les acteurs du « sĂ©minaire improbable », un format pĂ©dagogique créé par un professeur de lâESCP et un artiste (Pierre Tectin) qui connaĂźt aujourdâhui une diffusion planĂ©taire, de Tokyo Ă Stanford. Par groupes, ils vont devoir sâĂ©couter, se contredire, se rĂ©concilier autour dâune intention crĂ©ative et lui donner forme avec les moyens du bord, en une aprĂšs-midi. « Lâart thinking, explique Nil, câest une mĂ©thode agile formalisĂ©e par un chercheur, Sylvain Bureau, qui dĂ©tourne des pratiques issues du monde de lâart pour les dĂ©ployer dans des contextes de travail qui, a priori, nâont rien Ă voir. » Lâart thinking, câest projeter Ă des adultes un tableau quâils ont vu 512 fois et leur faire comprendre quâen rĂ©alitĂ©, ils ne lâavaient jamais vu. Câest ce que Nil appelle le « vu-jadĂ© », lâinverse du « dĂ©jĂ -vu » : « un dĂ©jĂ -vu, câest voir quelque chose de nouveau et avoir lâimpression quâil est familier. Le vu-jadĂ©, câest voir quelque chose de familier et le dĂ©couvrir soudainement avec un regard neuf. Ce que lâon veut apprendre des artistes, câest la subversion, questionner le statu quo, reconsidĂ©rer le cadre, se demander quel est le sens qui sous-tend nos actions. »
La vie au bureau est structurĂ©e par des rĂšgles et des valeurs prises pour acquises. « Nos prises de dĂ©cisions se font Ă partir dâĂ©lĂ©ments quâon ne questionne plus, quâon ne conscientise pas. Ne plus arriver Ă ignorer quelque chose, câest le premier pas vers la transformation. » DâoĂč la notion dâimprobabilitĂ©. « On attend des Ćuvres quâelles aillent au-delĂ de ce que pourrait proposer une IA gĂ©nĂ©rative de base. Elles doivent explorer des scĂ©narios improbables. En entreprise ou ailleurs, certains scĂ©narios probables ne sont pas souhaitables. Mais ils ne sont pas non plus une fatalitĂ©. » Nil attend des participants quâils « se livrent vraiment » : « si on nâest pas touchĂ© Ă©motionnellement, on ne change pas. »
APPRENDRE Ă DĂSAPPRENDRE
Les futurs transformĂ©s sont parfois de jeunes dirigeants : « souvent, en entreprise, une bascule sâopĂšre au moment oĂč on devient manager. En dĂ©but de carriĂšre, on est une machine Ă rĂ©soudre des problĂšmes, Ă atteindre des objectifs, soulĂšve Nil, mais les fixer, câest complĂštement diffĂ©rent, ça implique dâavoir une vision, de partir de soi, de sâincarner dans son travail. » Plus largement, les entreprises voient de plus en plus en lâart thinking une rĂ©ponse Ă leur nouvel environnement. « Beaucoup dâentre elles sont plongĂ©es dans un contexte de grande incertitude, ne savent pas Ă quoi ressemble leur avenir Ă 15 ans. Le meilleur moyen dây prĂ©parer leurs talents nâest donc pas de leur apprendre des compĂ©tences spĂ©cifiques, puisquâon ne sait pas lesquelles seront utiles, mais de leur apprendre Ă dĂ©sapprendre, Ă fabriquer de nouveaux possibles. Et ça, câest le quotidien dâun artiste. »
Nil prend lâexemple dâune police nationale Ă©trangĂšre, quâil a accompagnĂ©e. « Ils Ă©taient pris dans une spirale. Ils rĂ©pondaient aux manifestants Ă coups de gaz lacrymogĂšne, mais les manifestants revenaient avec des masques Ă gaz. Ils ont donc utilisĂ© des flashballs, mais les manifestants se sont munis de boucliers. AprĂšs le sĂ©minaire, ils ont fait un pas de cĂŽtĂ© : quel Ă©tait le sens de tout ça ? Ils se sont rendu compte que la confiance, dans beaucoup de situations, pouvait ĂȘtre une stratĂ©gie plus efficace que la peur. Câest un ressenti que jâai souvent avec les entreprises : elles ont atteint les limites dâun modĂšle, les limites de lâoptimisation et ont besoin de se remettre en question. Parfois, elles ne savent plus dans quelle direction aller. »Nil prend lâexemple dâune police nationale Ă©trangĂšre, quâil a accompagnĂ©e. « Ils Ă©taient pris dans une spirale. Ils rĂ©pondaient aux manifestants Ă coups de gaz lacrymogĂšne, mais les manifestants revenaient avec des masques Ă gaz. Ils ont donc utilisĂ© des flashballs, mais les manifestants se sont munis de boucliers. AprĂšs le sĂ©minaire, ils ont fait un pas de cĂŽtĂ© : quel Ă©tait le sens de tout ça ? Ils se sont rendu compte que la confiance, dans beaucoup de situations, pouvait ĂȘtre une stratĂ©gie plus efficace que la peur. Câest un ressenti que jâai souvent avec les entreprises : elles ont atteint les limites dâun modĂšle, les limites de lâoptimisation et ont besoin de se remettre en question. Parfois, elles ne savent plus dans quelle direction aller. »
Sâil est une compĂ©tence que lâart thinking insuffle, câest dâapprendre Ă dĂ©sapprendre. « Les entreprises ont tendance Ă ajouter de la complexitĂ© Ă la complexitĂ©, Ă empiler les process, elles sont trĂšs bonnes pour crĂ©er, moins pour dĂ©truire. Parfois, le problĂšme câest âdâarrĂȘter deâ. »Sâil est une compĂ©tence que lâart thinking insuffle, câest dâapprendre Ă dĂ©sapprendre. « Les entreprises ont tendance Ă ajouter de la complexitĂ© Ă la complexitĂ©, Ă empiler les process, elles sont trĂšs bonnes pour crĂ©er, moins pour dĂ©truire. Parfois, le problĂšme câest âdâarrĂȘter deâ. »
DU SPORTIF Ă LâARTISTE
DĂ©sapprendre ne va pas de soi non plus pour les participants. Dans les couloirs de la Fondation Cherqui, plusieurs sâĂ©changent petits fours et sourires. Câest le vernissage de leur Ćuvre : une tombe Ă la mĂ©moire de nos restes alimentaires. Quelques heures plus tĂŽt, pourtant, ils ne sâadressaient plus la parole. « LâexpĂ©rience vĂ©cue est puissante et transformative. Ils ont des hauts trĂšs hauts, et des bas trĂšs bas, ils apprennent sur eux, sur leur maniĂšre de travailler, de gĂ©rer les conflits, dâaborder une situation. »
Ses Ă©tudiants, Nil les revoit quatre mois aprĂšs. Lâoccasion de mesurer leur Ă©volution. Dans certains cas, le retour en entreprise fait naĂźtre une « insatisfaction productive » et encourage les participants Ă se transformer en « corporate activists » pour « faire bouger les lignes ». Les lignes, Nil les a vues bouger depuis 15 ans, depuis les dĂ©buts de lâart thinking. « Un renversement sâest fait dans le monde de lâentreprise : avant, lâintervenant par excellence Ă©tait le sportif de haut-niveau. Il incarnait la performance, le dĂ©passement de soi. Aujourdâhui, on atteint peut-ĂȘtre les limites de ce modĂšle, on se rend compte de lâimmense charge mentale de ces athlĂštes et de la multiplication des cas de burn-out. On cherche Ă requestionner les objectifs, le sens de nos actions. Les nouvelles figures que lâon met en avant sont des designers, des cuisiniers, des artistes. On est passĂ© de la performance Ă la rĂ©invention. » Lâart thinking en tĂ©moigne : les entreprises sont en pleine transformation. »