L’Art Thinking, quand l’entreprise apprend des artistes

Partager
8 min

C’est la mĂ©thode qui redonne du sens. L’art thinking emprunte aux artistes leur capacitĂ© Ă  questionner leur cadre, pour mieux rĂ©inventer ce qu’il y a dedans, et embrasser l’imprĂ©vu. Un outil improbable qui transforme, depuis plusieurs annĂ©es, les Ă©tudiants-managers du Global Executive MBA de SKEMA Business School.

Il faut le voir leur parler de La CĂšne de LĂ©onard de Vinci, debout dans une salle ronde aux lumiĂšres roses et bleues et aux miroirs dĂ©formants, pour comprendre qu’il a dĂ©jĂ  gagnĂ©. Les nouveaux Ă©tudiants du Global Executive MBA de SKEMA ont dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  changer. Assis en cercle au milieu de ces trompe-l’Ɠil, ils regardent Nil Samar, col roulĂ© noir, bras Ă©tendus, les interroger. « Quand vous ĂȘtes en famille, vous vous asseyez de cette façon, tous du mĂȘme cĂŽtĂ© de la table ? Non ! Mais si LĂ©onard de Vinci se contente de reprĂ©senter cette scĂšne de maniĂšre rĂ©aliste, on rate la moitiĂ© des visages et des Ă©motions. Â» Quelques « ah Â» s’étalent quand il reprend : « Il a peint l’instant prĂ©cis oĂč JĂ©sus dit Ă  ses disciples : “l’un d’entre vous me trahira”. C’est le climax de la scĂšne. Trouvez le climax de votre Ɠuvre ! Â»

« EXPLORER DES SCÉNARIOS IMPROBABLES Â»

L’Ɠuvre dont il parle, c’est celle qu’ils vont devoir crĂ©er. Ces managers de 35 Ă  50 ans sont les acteurs du « sĂ©minaire improbable Â», un format pĂ©dagogique créé par un professeur de l’ESCP et un artiste (Pierre Tectin) qui connaĂźt aujourd’hui une diffusion planĂ©taire, de Tokyo Ă  Stanford. Par groupes, ils vont devoir s’écouter, se contredire, se rĂ©concilier autour d’une intention crĂ©ative et lui donner forme avec les moyens du bord, en une aprĂšs-midi. « L’art thinking, explique Nil, c’est une mĂ©thode agile formalisĂ©e par un chercheur, Sylvain Bureau, qui dĂ©tourne des pratiques issues du monde de l’art pour les dĂ©ployer dans des contextes de travail qui, a priori, n’ont rien Ă  voir. Â» L’art thinking, c’est projeter Ă  des adultes un tableau qu’ils ont vu 512 fois et leur faire comprendre qu’en rĂ©alitĂ©, ils ne l’avaient jamais vu. C’est ce que Nil appelle le « vu-jadĂ© Â», l’inverse du « dĂ©jĂ -vu Â» : « un dĂ©jĂ -vu, c’est voir quelque chose de nouveau et avoir l’impression qu’il est familier. Le vu-jadĂ©, c’est voir quelque chose de familier et le dĂ©couvrir soudainement avec un regard neuf. Ce que l’on veut apprendre des artistes, c’est la subversion, questionner le statu quo, reconsidĂ©rer le cadre, se demander quel est le sens qui sous-tend nos actions. Â»

La vie au bureau est structurĂ©e par des rĂšgles et des valeurs prises pour acquises. « Nos prises de dĂ©cisions se font Ă  partir d’élĂ©ments qu’on ne questionne plus, qu’on ne conscientise pas. Ne plus arriver Ă  ignorer quelque chose, c’est le premier pas vers la transformation. Â» D’oĂč la notion d’improbabilitĂ©. « On attend des Ɠuvres qu’elles aillent au-delĂ  de ce que pourrait proposer une IA gĂ©nĂ©rative de base. Elles doivent explorer des scĂ©narios improbables. En entreprise ou ailleurs, certains scĂ©narios probables ne sont pas souhaitables. Mais ils ne sont pas non plus une fatalitĂ©. Â» Nil attend des participants qu’ils « se livrent vraiment Â» : « si on n’est pas touchĂ© Ă©motionnellement, on ne change pas. Â»

APPRENDRE À DÉSAPPRENDRE

Les futurs transformĂ©s sont parfois de jeunes dirigeants : « souvent, en entreprise, une bascule s’opĂšre au moment oĂč on devient manager. En dĂ©but de carriĂšre, on est une machine Ă  rĂ©soudre des problĂšmes, Ă  atteindre des objectifs, soulĂšve Nil, mais les fixer, c’est complĂštement diffĂ©rent, ça implique d’avoir une vision, de partir de soi, de s’incarner dans son travail. Â» Plus largement, les entreprises voient de plus en plus en l’art thinking une rĂ©ponse Ă  leur nouvel environnement. « Beaucoup d’entre elles sont plongĂ©es dans un contexte de grande incertitude, ne savent pas Ă  quoi ressemble leur avenir Ă  15 ans. Le meilleur moyen d’y prĂ©parer leurs talents n’est donc pas de leur apprendre des compĂ©tences spĂ©cifiques, puisqu’on ne sait pas lesquelles seront utiles, mais de leur apprendre Ă  dĂ©sapprendre, Ă  fabriquer de nouveaux possibles. Et ça, c’est le quotidien d’un artiste. Â»

Nil prend l’exemple d’une police nationale Ă©trangĂšre, qu’il a accompagnĂ©e. « Ils Ă©taient pris dans une spirale. Ils rĂ©pondaient aux manifestants Ă  coups de gaz lacrymogĂšne, mais les manifestants revenaient avec des masques Ă  gaz. Ils ont donc utilisĂ© des flashballs, mais les manifestants se sont munis de boucliers. AprĂšs le sĂ©minaire, ils ont fait un pas de cĂŽtĂ© : quel Ă©tait le sens de tout ça ? Ils se sont rendu compte que la confiance, dans beaucoup de situations, pouvait ĂȘtre une stratĂ©gie plus efficace que la peur. C’est un ressenti que j’ai souvent avec les entreprises : elles ont atteint les limites d’un modĂšle, les limites de l’optimisation et ont besoin de se remettre en question. Parfois, elles ne savent plus dans quelle direction aller. Â»Nil prend l’exemple d’une police nationale Ă©trangĂšre, qu’il a accompagnĂ©e. « Ils Ă©taient pris dans une spirale. Ils rĂ©pondaient aux manifestants Ă  coups de gaz lacrymogĂšne, mais les manifestants revenaient avec des masques Ă  gaz. Ils ont donc utilisĂ© des flashballs, mais les manifestants se sont munis de boucliers. AprĂšs le sĂ©minaire, ils ont fait un pas de cĂŽtĂ© : quel Ă©tait le sens de tout ça ? Ils se sont rendu compte que la confiance, dans beaucoup de situations, pouvait ĂȘtre une stratĂ©gie plus efficace que la peur. C’est un ressenti que j’ai souvent avec les entreprises : elles ont atteint les limites d’un modĂšle, les limites de l’optimisation et ont besoin de se remettre en question. Parfois, elles ne savent plus dans quelle direction aller. Â»

S’il est une compĂ©tence que l’art thinking insuffle, c’est d’apprendre Ă  dĂ©sapprendre. « Les entreprises ont tendance Ă  ajouter de la complexitĂ© Ă  la complexitĂ©, Ă  empiler les process, elles sont trĂšs bonnes pour crĂ©er, moins pour dĂ©truire. Parfois, le problĂšme c’est “d’arrĂȘter de”. Â»S’il est une compĂ©tence que l’art thinking insuffle, c’est d’apprendre Ă  dĂ©sapprendre. « Les entreprises ont tendance Ă  ajouter de la complexitĂ© Ă  la complexitĂ©, Ă  empiler les process, elles sont trĂšs bonnes pour crĂ©er, moins pour dĂ©truire. Parfois, le problĂšme c’est “d’arrĂȘter de”. Â»

DU SPORTIF À L’ARTISTE

DĂ©sapprendre ne va pas de soi non plus pour les participants. Dans les couloirs de la Fondation Cherqui, plusieurs s’échangent petits fours et sourires. C’est le vernissage de leur Ɠuvre : une tombe Ă  la mĂ©moire de nos restes alimentaires. Quelques heures plus tĂŽt, pourtant, ils ne s’adressaient plus la parole. « L’expĂ©rience vĂ©cue est puissante et transformative. Ils ont des hauts trĂšs hauts, et des bas trĂšs bas, ils apprennent sur eux, sur leur maniĂšre de travailler, de gĂ©rer les conflits, d’aborder une situation. Â»

Ses Ă©tudiants, Nil les revoit quatre mois aprĂšs. L’occasion de mesurer leur Ă©volution. Dans certains cas, le retour en entreprise fait naĂźtre une « insatisfaction productive Â» et encourage les participants Ă  se transformer en « corporate activists Â» pour « faire bouger les lignes Â». Les lignes, Nil les a vues bouger depuis 15 ans, depuis les dĂ©buts de l’art thinking. « Un renversement s’est fait dans le monde de l’entreprise : avant, l’intervenant par excellence Ă©tait le sportif de haut-niveau. Il incarnait la performance, le dĂ©passement de soi. Aujourd’hui, on atteint peut-ĂȘtre les limites de ce modĂšle, on se rend compte de l’immense charge mentale de ces athlĂštes et de la multiplication des cas de burn-out. On cherche Ă  requestionner les objectifs, le sens de nos actions. Les nouvelles figures que l’on met en avant sont des designers, des cuisiniers, des artistes. On est passĂ© de la performance Ă  la rĂ©invention. Â» L’art thinking en tĂ©moigne : les entreprises sont en pleine transformation. »

Partager

GLIMPSE

Recevez les prochains numéros

Suivez-nous