Saint-Gobain, une autre globalisation est possible

Partager
14 min

Pendant des dĂ©cennies, la globalisation s’est imposĂ©e comme un impĂ©ratif de compĂ©titivitĂ©, marquĂ©e par une course aux bas coĂ»ts et par la dĂ©localisation massive d’activitĂ©s industrielles vers l’Asie. Mais la crise sanitaire liĂ©e au COVID-19 a rĂ©vĂ©lĂ© les limites et fragilitĂ©s de ce modĂšle Ă©conomique. Face Ă  cette prise de conscience mondiale, le groupe industriel français Saint-Gobain, leader mondial dans la construction lĂ©gĂšre et durable (« light and sustainable construction Â»), propose un modĂšle alternatif convaincant.

Par Antoine Boitiez

En raison des coĂ»ts logistiques Ă©levĂ©s associĂ©s Ă  ses produits difficiles Ă  manipuler, Saint-Gobain adopte la stratĂ©gie de la proximitĂ© : « Nos produits voyagent mal. Au-delĂ  de 600 km, la compĂ©titivitĂ© devient problĂ©matique Â», explique Javier Gimeno, directeur gĂ©nĂ©ral de la zone Asie-Pacifique entre 2012 et 2021 et de la zone AmĂ©rique latine entre 2021 et
juillet 2025. Ainsi, prĂšs de 100% des ventes rĂ©alisĂ©es en Chine ou au BrĂ©sil sont issues d’une production locale. Cette proximitĂ© a dĂ©montrĂ© sa pertinence lors des perturbations mondiales rĂ©centes.

C’est pour rĂ©agir au mieux que le modĂšle organisationnel de Saint-Gobain repose sur une dĂ©centralisation millimĂ©trĂ©e, ne laissant rien au hasard et donnant une large autonomie aux entitĂ©s locales pour s’adapter aux spĂ©cificitĂ©s rĂ©gionales et prendre des dĂ©cisions rapides. Le tout en tenant compte des complexitĂ©s Ă©conomiques, rĂ©glementaires ou culturelles en vigueur dans chaque Ă©tat. « Saint-Gobain n’a pas une approche uniformisĂ©e globale, mais une stratĂ©gie multilocale.

Cette derniĂšre s’appuie sur une stratĂ©gie globale, encadrĂ©e par des lignes directrices robustes afin d’assurer une cohĂ©rence mondiale en termes : d’innovation, de sĂ©curitĂ©, d’excellence opĂ©rationnelle et de culture des valeurs. L’appartenance Ă  un groupe de la
taille de Saint-Gobain offre la puissance financiĂšre indispensable pour investir et accĂ©lĂ©rer dĂ©veloppement, notamment via des acquisitions Â», confie Javier Gimeno. Ce modĂšle d’autonomie Ă  double focale se complĂšte par une innovation adaptĂ©e aux marchĂ©s rĂ©gionaux. Pierre angulaire de la stratĂ©gie. Avec un rĂ©seau global de centres de recherche (BrĂ©sil, Chine, Inde, États-Unis, Europe), Saint-Gobain ajuste ses innovations globales
aux réalités locales, renforçant ainsi son efficacité et sa compétitivité.

Javier Gimeno ajoute : « Dans les modĂšles de croissance de Saint-Gobain, qui se veut une croissance rentable, l’innovation joue un rĂŽle fondamental, mais il s’agit d’une innovation avec un composant local trĂšs fort. Bien entendu, il y a une recherche et dĂ©veloppement qui se fait au niveau mondial, avec des programmes transversaux couvrant l’ensemble du monde. Mais in fine, il faut adapter ces innovations aux rĂ©alitĂ©s locales de nos marchĂ©s. La façon dont on construit est diffĂ©rente selon les rĂ©gions, mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme pays comme la Chine. Cet effort doit ĂȘtre permanent et accompagnĂ© d’une adaptation aux spĂ©cificitĂ©s locales. Â»

ACQUISITIONS CIBLÉES, VALEURS NON NÉGOCIABLES ET STANDARDS UNIVERSELS

PlutĂŽt que d’opter pour une dĂ©localisation Ă  marche forcĂ©e, le groupe privilĂ©gie les acquisitions ciblĂ©es pour s’ancrer durablement sur ses marchĂ©s et cela sur l’ensemble de la planĂšte. Deux critĂšres guident ces acquisitions : un alignement culturel fort (ce que Javier Gimeno appelle le « matching Â») et une complĂ©mentaritĂ© technologique ou gĂ©ographique
claire. Cette approche garantit, à la fois, une intégration rapide et réussie des entreprises acquises, mais aussi la robustesse du groupe.

Saint-Gobain affirme des valeurs mondiales non nĂ©gociables, comme la sĂ©curitĂ©, la durabilitĂ© environnementale et l’intĂ©gritĂ© professionnelle. Javier Gimeno souligne : « S’agissant de nos standards de sĂ©curitĂ©, nos usines sont les mĂȘmes en France qu’en Chine ou au Chili. De la mĂȘme maniĂšre, nos objectifs environnementaux, la rĂ©duction des Ă©missions de CO2 est identique en Europe, aux États-Unis ou en AmĂ©rique latine. Ces Ă©lĂ©ments universels constituent l’ossature centrale du groupe, combinĂ©e Ă  une forte prĂ©sence locale et une capacitĂ© de dĂ©cision trĂšs dĂ©veloppĂ©e Â».

RÉPARTITION DES RISQUES ET ADAPTATION CONTINUE

AprĂšs la pandĂ©mie de Covid-19, Saint-Gobain a revu sa stratĂ©gie d’approvisionnement en rĂ©duisant sa dĂ©pendance aux fournisseurs asiatiques pour assurer une meilleure stabilitĂ© de ses chaĂźnes logistiques. Cette dĂ©cision stratĂ©gique a permis d’éviter les risques de rupture d’approvisionnement, avec la mise en place d’une politique d’achat Ă©quilibrĂ©e et diversifiĂ©e. Par ailleurs, la capacitĂ© du groupe Ă  se rĂ©inventer en permanence est devenue sa vĂ©ritable marque de fabrique. « Saint-Gobain rĂ©alise rĂ©guliĂšrement une rotation de ses actifs pour optimiser son portefeuille produit et rĂ©pondre efficacement aux Ă©volutions du marchĂ©. Cette adaptation permanente lui permet de rester compĂ©titif Â», avoue Javier Gimeno. Elle facilite l’anticipation des tendances et l’intĂ©gration rapide d’innovations. Le
groupe en tire une croissance solide, mĂȘme face aux incertitudes Ă©conomiques et gĂ©opolitiques.

LE SERVICE, SOCLE DE LA RELATION CLIENT

Au-delĂ  des produits, le service constitue un pilier de la proposition de valeur du groupe. De la logistique Ă  la formation des installateurs, en passant par le service aprĂšs-vente ou le support technique, Saint-Gobain dĂ©veloppe une offre complĂšte pensĂ©e avec et pour ses clients. Cette orientation stratĂ©gique, de plus en plus centrale dans la culture d’entreprise, s’est renforcĂ©e au fil des annĂ©es pour faire du groupe un partenaire Ă  long terme des acteurs du secteur de la construction.

UN ACTEUR ENGAGÉ AU COEUR DES TERRITOIRES

Saint-Gobain est Ă©galement conscient de son rĂŽle d’acteur central du dĂ©veloppement
Ă©conomique et social des territoires oĂč il est implantĂ©, contribuant activement au dynamisme local et Ă  l’amĂ©lioration des conditions de vie. Le groupe n’hĂ©site pas Ă  quitter un marchĂ© si ses valeurs fondamentales ne peuvent ĂȘtre respectĂ©es, comme ce fut le cas au Venezuela. Cette intĂ©gritĂ© renforce son attractivitĂ© pour les talents et consolide son image positive sur la scĂšne internationale.

DES COMPÉTENCES NOUVELLES POUR AFFRONTER L’INCERTITUDE

Dans un monde de plus en plus imprĂ©visible, Saint-Gobain identifie de nouveaux leviers stratĂ©giques : renforcer la comprĂ©hension de la gĂ©opolitique appliquĂ©e, dĂ©velopper la capacitĂ© Ă  gĂ©rer l’incertitude, Ă  lire les environnements rĂ©glementaires complexes et Ă  naviguer dans des contextes multiculturels. « Il va falloir dĂ©velopper pour nos Ă©quipes des compĂ©tences qui n’étaient pas tout Ă  fait indispensables avant, mais qui le deviennent
aujourd’hui. Comprendre les jeux d’acteurs internationaux, anticiper les tensions, sĂ©curiser les chaĂźnes de valeur : ce sont des rĂ©flexes qui doivent s’acquĂ©rir Â», rĂ©sume Javier Gimeno.

Slowbalisation

Vers une mondialisation
plus sélective

Ce que le groupe incarne aujourd’hui s’inscrit pleinement dans la dynamique de la « slowbalisation Â» : une mondialisation ralentie, plus sĂ©lective, fondĂ©e sur des arbitrages gĂ©opolitiques, climatiques et logistiques. Ce modĂšle tempĂ©rĂ© d’ouverture sur le monde, ancrĂ© dans les territoires et attentif aux fragilitĂ©s systĂ©miques et Ă  l’actualitĂ© (la pandĂ©mie de Covid-19 en est un exemple), apparaĂźt comme une rĂ©ponse crĂ©dible aux nouvelles rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques. En prĂŽnant une mondialisation plus lente, sĂ©lective et responsable, Saint-Gobain apporte une rĂ©ponse efficace aux crises et aux
incertitudes gĂ©opolitiques et climatiques. À travers son modĂšle fondĂ© sur l’ancrage local, l’innovation adaptĂ©e et la dĂ©centralisation opĂ©rationnelle, le groupe dĂ©montre qu’une autre globalisation est non seulement possible, mais aussi porteuse
de stabilitĂ©, de croissance durable et d’impact social positif.

« ÊTRE GLOBAL, c’est penser

LOCAL partout »

Propos recueillis
par Antoine Boitiez

Vous avez dirigĂ© plusieurs rĂ©gions du monde pour Saint-Gobain. Qu’est-ce qui distingue l’AmĂ©rique latine ?

Nos produits imposent la proximitĂ©. Produire loin, c’est perdre en compĂ©titivitĂ©. Cela nous a naturellement poussĂ©s Ă  dĂ©velopper des usines locales, au plus prĂšs des marchĂ©s. Ce modĂšle est aussi un choix stratĂ©gique : la construction est un secteur profondĂ©ment local, chaque pays a ses normes, ses usages, ses contraintes. J’ai vu, en Asie comme en AmĂ©rique
latine, combien les dĂ©localisations ont pu ĂȘtre un levier de dĂ©veloppement. Mais leurs limites sont vite apparues : destruction d’emplois industriels, impact environnemental, perte de souverainetĂ©. La crise du COVID-19 a rĂ©vĂ©lĂ© la fragilitĂ© de chaĂźnes de valeur trop Ă©loignĂ©es. Ce n’est pas la fin de la globalisation, mais un changement de cap profond.

Comment Saint-Gobain s’adapte-t-il Ă  une mondialisation en mutation ?

La globalisation ne disparaĂźt pas, elle change de nature. Elle devient plus lente, plus sĂ©lective, plus stratĂ©gique. C’est une transformation en profondeur. Les entreprises qui rĂ©ussiront seront celles capables d’allier mission globale et adaptation locale fine, de sĂ©curiser leurs chaĂźnes de valeur et de dĂ©velopper une lecture Ă©largie du monde. Cela suppose de nouvelles compĂ©tences : comprendre les enjeux gĂ©opolitiques, savoir gĂ©rer
l’incertitude, innover localement sans renoncer Ă  une vision transverse. Chez Saint-Gobain, notre organisation dĂ©centralisĂ©e va clairement dans ce sens. Nous sommes prĂȘts pour cette nouvelle phase de la globalisation.

L’innovation est-elle encore un levier central pour Saint-Gobain ?

Absolument. L’innovation est un moteur essentiel de notre croissance rentable, mais elle doit ĂȘtre adaptĂ©e aux spĂ©cificitĂ©s locales. Nos programmes de recherche sont conçus au niveau mondial, avec une forte transversalitĂ©, mais leur mise en oeuvre s’ancre dans la rĂ©alitĂ© des marchĂ©s. On ne construit pas de la mĂȘme façon en France, au BrĂ©sil ou en Chine : parfois mĂȘme pas d’une rĂ©gion Ă  l’autre dans un mĂȘme pays. C’est pourquoi nous avons des centres de R&D rĂ©partis sur tous les continents. Ce maillage nous permet d’ajuster nos solutions aux pratiques locales, aux contraintes climatiques ou culturelles, et d’anticiper les besoins spĂ©cifiques de chaque territoire.

Partager

GLIMPSE

Recevez les prochains numéros

Suivez-nous