Vers la fin de la globalisation ?

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7 min

Elle avait des allures d’évidence. Mais la crise de 2008 lui a portĂ© un coup. Depuis, la globalisation semble au point mort : bienvenue dans l’ùre de la slowbalisation.

Laurent Ferrara
Professeur d’Ă©conomie internationale de
SKEMA Business School

La globalisation des Ă©changes entre les pays de la planĂšte se mesure gĂ©nĂ©ralement par l’indice d’ouverture commerciale, calculĂ© comme la somme des exportations et importations mondiales de biens divisĂ©e par le PIB mondial.
Le graphique d’évolution depuis 1870 de cet indice montre que l’économie mondiale a connu cinq grandes phases (voir graphique ci-dessous).

UNE VALSE À CINQ TEMPS

Tout d’abord une hausse de 20% Ă  30%, entre 1870 et 1914, liĂ©e Ă  la rĂ©volution industrielle et Ă  la croissance des Ă©changes de biens de consommation finis entre pays avancĂ©s et de matiĂšres premiĂšres en provenance des pays en dĂ©veloppement. La PremiĂšre Guerre mondiale a mis un frein brutal Ă  cette premiĂšre phase de globalisation.

La troisiĂšme pĂ©riode dĂ©bute Ă  la fin de la DeuxiĂšme Guerre mondiale et trouve sa source dans la reconstruction d’aprĂšs-guerre et le Consensus de Washington, qui prĂ©conise aux pays de se libĂ©raliser et de s’ouvrir au reste du monde. Toutefois, cette globalisation est restĂ©e incomplĂšte Ă©tant donnĂ©e l’apparition des deux grands blocs : les pays de l’Ouest fonctionnant sur une Ă©conomie de marchĂ©, contrairement aux pays communistes de l’Est. Les pays non-alignĂ©s d’Afrique, d’Asie et d’AmĂ©rique latine ont formĂ© un troisiĂšme bloc, limitant ainsi les Ă©changes globaux.

La globalisation a connu une forte accĂ©lĂ©ration au dĂ©but des annĂ©es 1990 Ă  la suite de la chute du bloc communiste et de l’intĂ©gration des pays Ă©mergents dans les chaines de valeurs mondiales. En particulier, l’intĂ©gration de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) en 2001, associĂ©e Ă  une baisse massive des coĂ»ts de transports, a fait exploser les Ă©changes de biens, notamment les biens intermĂ©diaires
entrant dans la construction d’autres biens manufacturĂ©s.

En 2008, l’indice d’ouverture commerciale a ainsi atteint 60%. L’annĂ©e 2008 est une date clĂ© car il s’agit de la plus grande crise Ă©conomique mondiale depuis la dĂ©pression de 1929, mĂȘme si les pays industrialisĂ©s ont davantage Ă©tĂ© affectĂ©s que les pays Ă©mergents.

Depuis lors, la globalisation n’a jamais repris son rythme de croissance et l’indice d’ouverture commerciale s’est stabilisĂ© autour de 58%. Les derniĂšres donnĂ©es officielles de la Banque Mondiale pour 2024 affichent un indice de 57%.

2008, LA FIN D’UN MONDE ?

Pourquoi observe-t-on ce plateau dans les Ă©changes commerciaux depuis 2008 ? Plusieurs facteurs explicatifs entrent jeu. Tout d’abord, l’économie mondiale a connu une succession de rĂ©cessions Ă©conomiques au cours desquelles la demande globale s’est effondrĂ©e (crise financiĂšre de 2007, crise de la dette en zone euro en 2012-13, pandĂ©mie du Covid, guerre en Ukraine et inflation mondiale depuis 2022), rĂ©duisant ainsi largement les Ă©changes transfrontaliers, du moins dans une plus large proportion que le PIB mondial.

Ensuite, la tendance actuelle est au retour des politiques protectionnistes, dont l’objectif est de protĂ©ger la production des Ă©conomies domestiques au dĂ©triment des importations. La mesure la plus emblĂ©matique est Ă©videmment la hausse des tarifs douaniers mise en place aux Etats-Unis par l’administration Trump depuis avril 2025, ce qui renchĂ©rit le coĂ»t des importations amĂ©ricaines. D’autres mesures non-tarifaires peuvent ĂȘtre mises en place pour limiter les Ă©changes transfrontaliers, telles que des subventions Ă  la production locale, des prĂȘts bancaires Ă  des taux trĂšs avantageux ou simplement des changements de normes.

Cette nouvelle donne du commerce international prend racine dans des tensions gĂ©opolitiques entre grands pays qui ont dĂ©sormais tendance Ă  s’organiser par blocs et Ă  nouer des accords commerciaux bilatĂ©raux plutĂŽt que de rĂ©fĂ©rer aux rĂšgles d’une instance multinationale comme l’OMC. Cela a donnĂ© lieu Ă  ce qu’on appelle dĂ©sormais la fragmentation du commerce international entre pays ou blocs qui partagent des valeurs communes. Ainsi, les Etats-Unis sont progressivement en train de se retirer de nombreuses organisations internationales et s’isolent de l’ensemble de la planĂšte. De son cĂŽtĂ©, la Chine est en train d’essayer de devenir le leader d’un bloc de pays Ă©mergents dont la base est constituĂ©e par les BRICS (BrĂ©sil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Depuis plusieurs annĂ©es, ces pays se rĂ©unissent avec d’autres pays Ă©mergents et en dĂ©veloppement pour
essayer de renforcer leurs liens Ă©conomiques et financiers, mĂȘme si le facteur commun semble plutĂŽt ĂȘtre le dĂ©sir de s’opposer aux pays occidentaux. Entre ces deux grands blocs, il reste une place pour l’Europe pour exister, mais au prix de rĂ©formes importantes et d’investissements massifs dans la transition climatique et les nouvelles technologies, comme cela a Ă©tĂ© soulignĂ© dans le rapport rĂ©digĂ© par Mario Draghi en 2024.

Il semble peu probable que l’on assiste Ă  court terme Ă  une trĂšs forte chute de l’indice d’ouverture commerciale Ă©tant donnĂ©e la forte intĂ©gration des chaĂźnes de valeurs mondiales, mais plutĂŽt Ă  une stabilisation des Ă©changes en lien avec une fragmentation marquĂ©e des flux commerciaux entre grands blocs gĂ©ographiques. A plus long terme les relations gĂ©opolitiques façonneront certainement la gĂ©ographie des flux commerciaux de biens, mais aussi de services.

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