#5 - NOVEMBRE 2025
Vers la fin de la globalisation ?
Elle avait des allures dâĂ©vidence. Mais la crise de 2008 lui a portĂ© un coup. Depuis, la globalisation semble au point mort : bienvenue dans lâĂšre de la slowbalisation.

Laurent Ferrara
Professeur d’Ă©conomie internationale de
SKEMA Business School
La globalisation des Ă©changes entre les pays de la planĂšte se mesure gĂ©nĂ©ralement par lâindice dâouverture commerciale, calculĂ© comme la somme des exportations et importations mondiales de biens divisĂ©e par le PIB mondial.
Le graphique dâĂ©volution depuis 1870 de cet indice montre que lâĂ©conomie mondiale a connu cinq grandes phases (voir graphique ci-dessous).
UNE VALSE Ă CINQ TEMPS
Tout dâabord une hausse de 20% Ă 30%, entre 1870 et 1914, liĂ©e Ă la rĂ©volution industrielle et Ă la croissance des Ă©changes de biens de consommation finis entre pays avancĂ©s et de matiĂšres premiĂšres en provenance des pays en dĂ©veloppement. La PremiĂšre Guerre mondiale a mis un frein brutal Ă cette premiĂšre phase de globalisation.
La troisiĂšme pĂ©riode dĂ©bute Ă la fin de la DeuxiĂšme Guerre mondiale et trouve sa source dans la reconstruction dâaprĂšs-guerre et le Consensus de Washington, qui prĂ©conise aux pays de se libĂ©raliser et de sâouvrir au reste du monde. Toutefois, cette globalisation est restĂ©e incomplĂšte Ă©tant donnĂ©e lâapparition des deux grands blocs : les pays de lâOuest fonctionnant sur une Ă©conomie de marchĂ©, contrairement aux pays communistes de lâEst. Les pays non-alignĂ©s dâAfrique, dâAsie et dâAmĂ©rique latine ont formĂ© un troisiĂšme bloc, limitant ainsi les Ă©changes globaux.
La globalisation a connu une forte accĂ©lĂ©ration au dĂ©but des annĂ©es 1990 Ă la suite de la chute du bloc communiste et de lâintĂ©gration des pays Ă©mergents dans les chaines de valeurs mondiales. En particulier, lâintĂ©gration de la Chine au sein de lâOrganisation mondiale du Commerce (OMC) en 2001, associĂ©e Ă une baisse massive des coĂ»ts de transports, a fait exploser les Ă©changes de biens, notamment les biens intermĂ©diaires
entrant dans la construction dâautres biens manufacturĂ©s.
En 2008, lâindice dâouverture commerciale a ainsi atteint 60%. LâannĂ©e 2008 est une date clĂ© car il sâagit de la plus grande crise Ă©conomique mondiale depuis la dĂ©pression de 1929, mĂȘme si les pays industrialisĂ©s ont davantage Ă©tĂ© affectĂ©s que les pays Ă©mergents.

Depuis lors, la globalisation nâa jamais repris son rythme de croissance et lâindice dâouverture commerciale sâest stabilisĂ© autour de 58%. Les derniĂšres donnĂ©es officielles de la Banque Mondiale pour 2024 affichent un indice de 57%.
2008, LA FIN DâUN MONDE ?
Pourquoi observe-t-on ce plateau dans les Ă©changes commerciaux depuis 2008 ? Plusieurs facteurs explicatifs entrent jeu. Tout dâabord, lâĂ©conomie mondiale a connu une succession de rĂ©cessions Ă©conomiques au cours desquelles la demande globale sâest effondrĂ©e (crise financiĂšre de 2007, crise de la dette en zone euro en 2012-13, pandĂ©mie du Covid, guerre en Ukraine et inflation mondiale depuis 2022), rĂ©duisant ainsi largement les Ă©changes transfrontaliers, du moins dans une plus large proportion que le PIB mondial.
Ensuite, la tendance actuelle est au retour des politiques protectionnistes, dont lâobjectif est de protĂ©ger la production des Ă©conomies domestiques au dĂ©triment des importations. La mesure la plus emblĂ©matique est Ă©videmment la hausse des tarifs douaniers mise en place aux Etats-Unis par lâadministration Trump depuis avril 2025, ce qui renchĂ©rit le coĂ»t des importations amĂ©ricaines. Dâautres mesures non-tarifaires peuvent ĂȘtre mises en place pour limiter les Ă©changes transfrontaliers, telles que des subventions Ă la production locale, des prĂȘts bancaires Ă des taux trĂšs avantageux ou simplement des changements de normes.
Cette nouvelle donne du commerce international prend racine dans des tensions gĂ©opolitiques entre grands pays qui ont dĂ©sormais tendance Ă sâorganiser par blocs et Ă nouer des accords commerciaux bilatĂ©raux plutĂŽt que de rĂ©fĂ©rer aux rĂšgles dâune instance multinationale comme lâOMC. Cela a donnĂ© lieu Ă ce quâon appelle dĂ©sormais la fragmentation du commerce international entre pays ou blocs qui partagent des valeurs communes. Ainsi, les Etats-Unis sont progressivement en train de se retirer de nombreuses organisations internationales et sâisolent de lâensemble de la planĂšte. De son cĂŽtĂ©, la Chine est en train dâessayer de devenir le leader dâun bloc de pays Ă©mergents dont la base est constituĂ©e par les BRICS (BrĂ©sil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Depuis plusieurs annĂ©es, ces pays se rĂ©unissent avec dâautres pays Ă©mergents et en dĂ©veloppement pour
essayer de renforcer leurs liens Ă©conomiques et financiers, mĂȘme si le facteur commun semble plutĂŽt ĂȘtre le dĂ©sir de sâopposer aux pays occidentaux. Entre ces deux grands blocs, il reste une place pour lâEurope pour exister, mais au prix de rĂ©formes importantes et dâinvestissements massifs dans la transition climatique et les nouvelles technologies, comme cela a Ă©tĂ© soulignĂ© dans le rapport rĂ©digĂ© par Mario Draghi en 2024.
Il semble peu probable que lâon assiste Ă court terme Ă une trĂšs forte chute de lâindice dâouverture commerciale Ă©tant donnĂ©e la forte intĂ©gration des chaĂźnes de valeurs mondiales, mais plutĂŽt Ă une stabilisation des Ă©changes en lien avec une fragmentation marquĂ©e des flux commerciaux entre grands blocs gĂ©ographiques. A plus long terme les relations gĂ©opolitiques façonneront certainement la gĂ©ographie des flux commerciaux de biens, mais aussi de services.