La révolution Trump ou la géopolitisation de la globalisation

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Depuis janvier 2025, le monde observe, incrédule, un bouleversement des règles internationales qui ont régi l’ordre mondial. Paradoxalement, ce changement est initié par le pays qui avait instauré ces règles. Une révolution conservatrice ?

Frédéric Munier
Professeur de géopolitique et directeur de la School of Geopolitics for business de SKEMA BUSINESS SCHOOL

Nous vivons sans nul doute la clôture de la période ouverte par les « Trois Glorieuses » de la fin du XXe siècle : la chute du mur de Berlin en 1989, la promesse d’un « nouvel ordre mondial » en 1990 et l’implosion de l’URSS en 1991. Ces événements avaient propulsé la planète dans une nouvelle ère caractérisée politiquement par la domination de l’hyperpuissance américaine, et économiquement par une dynamique d’hyperglobalisation. Les États-Unis, devenus hégémoniques, garantissaient une Pax Americana consolidée par l’ouverture des marchés mondiaux. Démocratie et libre-échange progressaient ainsi de pair sous l’égide de Washington et d’institutions multilatérales comme l’ONU et l’OMC.

Dans ce monde plus sûr et plus ouvert, les entreprises ont pu optimiser leur production via des chaînes de valeur globales. Bien sûr, de terribles conflits ont eu lieu dans les années 1990 – que l’on pense à la guerre en ex-Yougoslavie ou encore au génocide du Rwanda en 1994 – mais ils étaient perçus comme des rémanences de l’ancien monde. Qui plus est, ils n’affectaient pas les entreprises globales qui déployaient leurs stratégies de transnationalisation, profitant de l’ouverture des pays de l’ancien Tiers-Monde, dont la Chine.

LES PREMIERS
SERONT LES DERNIERS

Cette période d’optimisme a été de courte durée. Dès 2001, les attentats du 11 septembre ont montré combien l’hégémonie américaine avait engendré des ennemis contre lesquels il était difficile de lutter. Les États-Unis ont répliqué par les guerres d’Afghanistan et d’Irak en engageant une lutte contre le terrorisme dans laquelle ils se sont fourvoyés. Dans le même temps, la Chine, entrée à l’OMC, connaissait une croissance fulgurante, la plus forte de l’histoire. Géant du Tiers-Monde à la mort de Mao, le pays est devenu la deuxième puissance économique du globe en 2010 (actuellement, elle devance même les États-Unis si l’on considère le PIB en parité de pouvoir d’achat). Cette croissance a non seulement enrichi le pays et sa population mais elle a également permis à Pékin d’engager un vaste mouvement de montée en puissance technologique et militaire qui en fait un rival objectif de Washington.

In fine, par un de ces paradoxes dont l’histoire a le secret, la globalisation, initiée par les pays occidentaux, a surtout profité aux pays émergents. En s’insérant dans les chaînes de valeur globales, ces derniers ont capté la majorité des gains de la globalisation (voir graphique), provoquant un rattrapage économique spectaculaire dans certains pays du Sud mais aussi un sentiment de déclassement au sein des classes moyennes des pays riches. C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’élection et la politique du président américain Donald Trump. Les décisions du nouveau président n’ont rien de désordonné contrairement à ce que l’on peut lire parfois ; elles procèdent d’un sentiment que l’économiste Richard Baldwin a nommé la « Grievance Doctrine ». Trump estime que « les ÉtatsUnis ont été pillés et violés par des nations proches et lointaines » (Discours du Liberation Day) et cherche la vengeance : contre les pays de l’OTAN, le Mexique, le Canada, l’Europe, la Chine, les pays pauvres, tous accusés d’affaiblir et de profiter de Washington. C’est pourquoi Trump n’est pas isolationniste mais unilatéraliste. Il pense que c’est en s’affranchissant des règles internationales qui contraindraient les États-Unis, qu’il pourra redonner à son pays sa puissance passée.

L’EMPIRE
CONTRE-ATTAQUE

Cela explique son mépris pour l’ONU, le blocage de l’OMC, l’abandon du G20, les menaces sur l’Alliance atlantique et la hausse générale des tarifs douaniers. Si cette représentation tient largement du fantasme, elle a provoqué une onde de choc internationale, plongeant le monde dans une situation d’incertitude inédite. En quelques mois, Trump a mis à mal l’architecture internationale que son propre pays avait mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, c’est la condition pour « rendre l’Amérique grande à nouveau ». Mais selon bien des spécialistes de l’économie et des relations internationales, le président américain est en train d’accélérer le déclin des ÉtatsUnis, sans compter son mépris pour les questions environnementales. En d’autres termes, en faisant entrer le monde dans une « globalisation 2.0 » – voire une « post-globalisation » – dans laquelle les flux commerciaux sont arsenalisés, Trump contribue à insécuriser la planète plus qu’à la pacifier.

Dans ces conditions, penser et repenser nos moyens d’action n’est plus une option mais une nécessité, notamment en Europe. A l’heure du retour des empires, si cette dernière ne veut pas être le dindon de la farce, il lui faudra repenser sa politique étrangère, tant en matière stratégique qu’énergétique. À une autre échelle, l’enseignement supérieur, notamment les Business Schools et les lieux de formation des managers, doit impérativement intégrer des enseignements de géopolitique, de géoéconomie et d’économie politique internationale dans les cursus.

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