Nathalie Lundqvist (SKEMA 1991)

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21 min

La transformation d’une entreprise ne se limite pas Ă  une adaptation progressive. C’est le constat de Nathalie Lundqvist (SKEMA 1991), Partner chez Bain & Company. Pour elle, la transformation relĂšve avant tout d’une nĂ©cessitĂ©, d’une vision stratĂ©gique, d’une implication collective, qui trouve son salut dans une exĂ©cution sans faille.

Propos recueillis
par Antoine Boitez

Qu’est-ce qui distingue une vĂ©ritable transformation d’une amĂ©lioration incrĂ©mentale ?

Une transformation n’est pas une simple Ă©volution. C’est un changement radical qui modifie profondĂ©ment la trajectoire stratĂ©gique, opĂ©rationnelle ou financiĂšre d’une organisation. Elle va bien au-delĂ  des ajustements progressifs, car elle touche non seulement les processus, mais Ă©galement la maniĂšre dont les gens travaillent et interagissent.
Ce type de transformation mobilise gĂ©nĂ©ralement trois grands leviers : stratĂ©gique, opĂ©rationnel, et comportemental. Pour rĂ©ussir, il ne suffit pas d’avoir une feuille de route claire, encore faut-il que chaque initiative soit menĂ©e Ă  bien. Ce qui distingue une transformation rĂ©ussie, c’est sa capacitĂ© Ă  s’ancrer durablement dans l’entreprise.

Par oĂč commence-t-on lorsqu’on initie une transformation ?

La premiĂšre Ă©tape consiste Ă  faire s’aligner l’équipe dirigeante. Cela passe par l’élaboration d’un « case for change Â» clair : pourquoi devons nous changer ? Si cette nĂ©cessitĂ© n’est pas explicite, il sera difficile de mobiliser les collaborateurs. Une fois cette base posĂ©e, nous travaillons avec les dirigeants pour fixer une ambition commune et des objectifs mesurables. Ce processus ne peut pas ĂȘtre purement descendant. Nous engageons chaque leader Ă  s’approprier l’ambition et Ă  dĂ©terminer sa contribution spĂ©cifique. Cela implique des discussions individuelles pour s’assurer que chacun comprenne non seulement le « quoi Â», mais aussi le « comment Â» du changement.

Comment s’assurer que les Ă©quipes adoptent ces transformations ?

La clĂ© est d’impliquer directement les Ă©quipes Ă  chaque niveau. On ne peut pas imposer des changements uniquement via des emails ou des rĂ©unions de masse. Cela nĂ©cessite une communication constante, un accompagnement personnalisĂ© et des formations ciblĂ©es.

Nous identifions Ă©galement « des influenceurs Â» au sein de l’organisation. Ce sont des collaborateurs respectĂ©s par leurs pairs, capables de porter le message et de rallier les Ă©quipes autour des initiatives. Ces rĂ©seaux d’influence permettent de toucher les personnes clĂ©s et d’obtenir leur adhĂ©sion.

Par ailleurs, nous insistons sur l’importance des rĂ©sultats rapides : des succĂšs visibles et mesurables, mĂȘme modestes, renforcent la crĂ©dibilitĂ© et l’engagement.

Quelles erreurs doivent ĂȘtre Ă©vitĂ©es lors d’une transformation ?

L’une des erreurs les plus frĂ©quentes est de surcharger les Ă©quipes avec un trop grand nombre d’initiatives. Il est essentiel de prioriser et de se concentrer sur celles qui auront le plus grand impact. Une autre erreur est de nĂ©gliger l’écoute des collaborateurs sur le terrain. Ces derniers ont souvent des idĂ©es prĂ©cieuses pour amĂ©liorer les processus ou rĂ©soudre des problĂšmes, et leur implication est cruciale.

Enfin, la communication incohérente entre divisions est un piÚge classique.
Si les dirigeants transmettent des messages divergents, cela crĂ©e de la confusion et affaiblit l’engagement. La clartĂ©, la cohĂ©rence et la rĂ©gularitĂ© de la communication sont indispensables.

« Une transformation ratĂ©e coĂ»te toujours plus cher qu’un changement progressif. Â»

Quels sont les grands enjeux actuels dans les transformations ?

Les entreprises doivent aujourd’hui composer avec plusieurs dĂ©fis
majeurs. D’abord, la pression sur les marges due Ă  l’inflation, Ă  l’augmentation des coĂ»ts des matiĂšres premiĂšres et aux problĂšmes logistiques. Ensuite, les attentes des clients Ă©voluent rapidement, avec une fidĂ©litĂ© en baisse et des modes d’achat transformĂ©s.

La digitalisation, notamment l’intelligence artificielle et l’automatisation, est Ă©galement un levier clĂ©. Ces technologies offrent un potentiel Ă©norme, mais nĂ©cessitent des investissements ciblĂ©s et une adoption rapide. Enfin, la durabilitĂ© est incontournable. Que ce soit sous la pression des rĂ©gulations ou des attentes des consommateurs, les entreprises doivent intĂ©grer des pratiques plus responsables pour rester compĂ©titives.

Comment mesurer le succĂšs d’une transformation ?

Les indicateurs financiers restent fondamentaux, mais ils ne suffisent plus. Une transformation rĂ©ussie doit aussi ĂȘtre Ă©valuĂ©e Ă  travers des critĂšres comportementaux et culturels. Par exemple, l’adoption des nouvelles pratiques par les Ă©quipes est un signe clĂ© de succĂšs. De plus, la satisfaction des clients et des collaborateurs est essentielle.
Si ces deux groupes ne perçoivent pas de bĂ©nĂ©fices tangibles, il y a un risque de perte d’engagement ou de fidĂ©litĂ©. Enfin, dans un monde oĂč la durabilitĂ© devient une prioritĂ©, mesurer l’impact Ă©cologique et social est devenu incontournable.

« Il ne suffit pas d’avoir une
vision, il faut donner aux
Ă©quipes les moyens d’agir. Â»

Quelles leçons tirez-vous de vos expĂ©riences passĂ©es ?

Les transformations rĂ©ussies sont celles qui combinent vision stratĂ©gique, exĂ©cution rigoureuse et engagement des Ă©quipes. Rien ne peut ĂȘtre laissĂ© au hasard : chaque dĂ©tail compte, du premier alignement des dirigeants Ă  la formation des collaborateurs. Mais surtout, il faut accepter que la transformation n’est jamais une ligne droite. Elle exige flexibilitĂ©, adaptation et une capacitĂ© Ă  apprendre en chemin.

Il est vital de rappeler que transformer une entreprise est autant une affaire de mĂ©thodologie que de leadership. Les dirigeants doivent incarner le changement, en ĂȘtre les premiers promoteurs, mais aussi les premiers apprenants.

Quelle est l’importance de la durabilitĂ© dans les transformations d’entreprise, et comment les organisations peuvent-elles en faire une prioritĂ© stratĂ©gique ?

C’est un vĂ©ritable levier de diffĂ©renciation et d’innovation. Les consommateurs, notamment les jeunes gĂ©nĂ©rations, l’intĂšgrent dans leurs dĂ©cisions d’achat. De mĂȘme, les collaborateurs recherchent des entreprises dont les valeurs correspondent aux leurs. Pour intĂ©grer la durabilitĂ© dans une transformation, il faut d’abord la placer au cƓur de la stratĂ©gie. Cela commence par un diagnostic clair : quel est l’impact environnemental et social actuel de l’entreprise, et quelles initiatives prioritaires peuvent ĂȘtre lancĂ©es ? Un autre aspect clĂ© est de mesurer l’impact. De fait, beaucoup d’entreprises lancent des initiatives de durabilitĂ© sans suivi prĂ©cis. Des outils comme les indicateurs ESG (Environnement, Social, Gouvernance) permettent de quantifier les progrĂšs et de dĂ©montrer leur valeur auprĂšs des investisseurs et des parties prenantes.

Vous mentionnez l’évolution des comportements des consommateurs et leur impact sur les entreprises.
Comment les organisations peuventelles anticiper ces changements et s’y adapter ?

Les comportements des consommateurs Ă©voluent Ă  une vitesse inĂ©dite, souvent accĂ©lĂ©rĂ©e par des crises comme la pandĂ©mie ou les avancĂ©es technologiques. Pour s’y adapter, les entreprises doivent adopter une posture proactive plutĂŽt que rĂ©active. Cela commence par une comprĂ©hension fine des attentes et des frustrations des clients. Une autre approche essentielle est l’agilitĂ© organisationnelle. L’entreprise doit ĂȘtre capable de tester rapidement de nouvelles idĂ©es, de recueillir des retours et d’itĂ©rer. Des mĂ©thodologies comme le design thinking ou les sprints agiles peuvent ĂȘtre utilisĂ©es pour dĂ©velopper des produits ou services en phase avec les attentes changeantes.

Enfin, il est vital de maintenir une communication ouverte avec les clients. Les entreprises qui rĂ©ussissent sont celles qui Ă©coutent activement leurs consommateurs et qui sont prĂȘtes Ă  adapter leurs offres en fonction de leurs retours. En intĂ©grant le client dans le processus d’innovation, on amĂ©liore non seulement les produits, mais aussi la fidĂ©litĂ© Ă  la marque.

La gestion du middle management semble ĂȘtre un point de tension dans les transformations, vous parlez de « souffrance Â». Quels outils ou approches recommandez-vous pour mieux les accompagner et rĂ©duire leur stress ?

Le middle management joue un rĂŽle central dans la mise en Ɠuvre des transformations, mais c’est aussi l’un des niveaux les plus vulnĂ©rables. Ces managers se retrouvent souvent
à devoir équilibrer les attentes stratégiques des dirigeants avec les besoins opérationnels des équipes, ce qui génÚre une pression importante. Pour les soutenir, il faut commencer par clarifier leur rÎle dans la transformation.
Trop souvent, les middle managers se sentent dĂ©passĂ©s parce qu’ils ne comprennent pas clairement ce qu’on attend d’eux. Un autre levier important est la communication ascendante. Les dirigeants doivent crĂ©er des espaces oĂč les middle managers peuvent exprimer leurs prĂ©occupations et leurs idĂ©es.
Cela peut se faire via des groupes de travail, des sondages ou des entretiens réguliers.
Lorsque ces managers se sentent écoutés, leur engagement augmente considérablement.
Enfin, il est crucial de reconnaĂźtre leurs efforts. Le middle management est souvent oubliĂ© lorsqu’il s’agit de cĂ©lĂ©brer les succĂšs d’une transformation. Mettre en avant leur contribution, Ă  travers des rĂ©compenses ou simplement des remerciements publics, peut faire une grande diffĂ©rence dans leur moral et leur motivation.

Enfin, quels conseils donneriez-vous Ă  une entreprise qui hĂ©site Ă  se lancer dans une transformation en raison d’éventuels risques et des incertitudes ?

Les entreprises qui stagnent finissent par ĂȘtre dĂ©passĂ©es, soit par des concurrents plus agiles, soit par des attentes clients qu’elles ne parviennent plus Ă  satisfaire. Pour rĂ©duire les incertitudes, je recommande de commencer par un diagnostic clair de la situation actuelle.
Quelles sont vos forces ? Vos faiblesses ? Quels sont les enjeux externes qui pourraient affecter votre activitĂ© dans les annĂ©es Ă  venir ? Une fois ces Ă©lĂ©ments identifiĂ©s, il est possible de construire une vision de la transformation qui soit ambitieuse mais rĂ©aliste. Enfin, il est essentiel d’adopter une approche par Ă©tapes.
PlutĂŽt que de tout transformer d’un coup, commencez par des initiatives pilotes. Cela permet de tester vos hypothĂšses, d’ajuster vos stratĂ©gies et de dĂ©montrer les premiers rĂ©sultats Ă  vos parties prenantes. Mieux vaut deux initiatives rĂ©ussies que cinquante qui Ă©chouent. Une transformation bien menĂ©e n’est pas une course contre la montre, mais un processus progressif et rĂ©flĂ©chi qui dĂ©livre des rĂ©sultats.

« Une transformation
n’est pas une course
contre la montre Â»

Nathalie Lundqvist

EN UN REGARD

1991-1998

Procter & Gamble – dĂ©buts en Marketing et Gestion des ventes en Scandinavie.

1998-2000

L’OrĂ©al – Directrice Marketing SuĂšde.

2000-2005

Bain&Company Consultante, puis Project Leader

2006-2009

Europcar : International Project Manager

2009-2010

Polyconcept – directrice internationale, en charge de projets stratĂ©giques globaux

2011-2015

ISS Facility Services – directrice de la StratĂ©gie et de la Transformation, membre du ComitĂ© exĂ©cutif France.

2015-2018

Korian – directrice StratĂ©gie et Transformation, puis Deputy CEO Korian Allemagne, membre Comex Groupe

2017-2020

MNH Group – Deputy CEO Sales, Marketing & International, membre du ComitĂ© exĂ©cutif.

2020
-AUJOURD’HUI

Bain & Company, Expert Partner en Transformation, Paris.

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