#4 - AVRIL 2025
Nathalie Lundqvist (SKEMA 1991)
« MIEUX VAUT DEUX INITIATIVES
Réussies
QUE CINQUANTE QUI
Ăchouent »
La transformation dâune entreprise ne se limite pas Ă une adaptation progressive. Câest le constat de Nathalie Lundqvist (SKEMA 1991), Partner chez Bain & Company. Pour elle, la transformation relĂšve avant tout dâune nĂ©cessitĂ©, dâune vision stratĂ©gique, dâune implication collective, qui trouve son salut dans une exĂ©cution sans faille.

Propos recueillis
par Antoine Boitez
Quâest-ce qui distingue une vĂ©ritable transformation dâune amĂ©lioration incrĂ©mentale ?
Une transformation nâest pas une simple Ă©volution. Câest un changement radical qui modifie profondĂ©ment la trajectoire stratĂ©gique, opĂ©rationnelle ou financiĂšre dâune organisation. Elle va bien au-delĂ des ajustements progressifs, car elle touche non seulement les processus, mais Ă©galement la maniĂšre dont les gens travaillent et interagissent.
Ce type de transformation mobilise gĂ©nĂ©ralement trois grands leviers : stratĂ©gique, opĂ©rationnel, et comportemental. Pour rĂ©ussir, il ne suffit pas dâavoir une feuille de route claire, encore faut-il que chaque initiative soit menĂ©e Ă bien. Ce qui distingue une transformation rĂ©ussie, câest sa capacitĂ© Ă sâancrer durablement dans lâentreprise.
Par oĂč commence-t-on lorsquâon initie une transformation ?
La premiĂšre Ă©tape consiste Ă faire sâaligner lâĂ©quipe dirigeante. Cela passe par lâĂ©laboration dâun « case for change » clair : pourquoi devons nous changer ? Si cette nĂ©cessitĂ© nâest pas explicite, il sera difficile de mobiliser les collaborateurs. Une fois cette base posĂ©e, nous travaillons avec les dirigeants pour fixer une ambition commune et des objectifs mesurables. Ce processus ne peut pas ĂȘtre purement descendant. Nous engageons chaque leader Ă sâapproprier lâambition et Ă dĂ©terminer sa contribution spĂ©cifique. Cela implique des discussions individuelles pour sâassurer que chacun comprenne non seulement le « quoi », mais aussi le « comment » du changement.
Comment sâassurer que les Ă©quipes adoptent ces transformations ?
La clĂ© est dâimpliquer directement les Ă©quipes Ă chaque niveau. On ne peut pas imposer des changements uniquement via des emails ou des rĂ©unions de masse. Cela nĂ©cessite une communication constante, un accompagnement personnalisĂ© et des formations ciblĂ©es.
Nous identifions Ă©galement « des influenceurs » au sein de lâorganisation. Ce sont des collaborateurs respectĂ©s par leurs pairs, capables de porter le message et de rallier les Ă©quipes autour des initiatives. Ces rĂ©seaux dâinfluence permettent de toucher les personnes clĂ©s et dâobtenir leur adhĂ©sion.
Par ailleurs, nous insistons sur lâimportance des rĂ©sultats rapides : des succĂšs visibles et mesurables, mĂȘme modestes, renforcent la crĂ©dibilitĂ© et lâengagement.
Quelles erreurs doivent ĂȘtre Ă©vitĂ©es lors dâune transformation ?
Lâune des erreurs les plus frĂ©quentes est de surcharger les Ă©quipes avec un trop grand nombre dâinitiatives. Il est essentiel de prioriser et de se concentrer sur celles qui auront le plus grand impact. Une autre erreur est de nĂ©gliger lâĂ©coute des collaborateurs sur le terrain. Ces derniers ont souvent des idĂ©es prĂ©cieuses pour amĂ©liorer les processus ou rĂ©soudre des problĂšmes, et leur implication est cruciale.
Enfin, la communication incohérente entre divisions est un piÚge classique.
Si les dirigeants transmettent des messages divergents, cela crĂ©e de la confusion et affaiblit lâengagement. La clartĂ©, la cohĂ©rence et la rĂ©gularitĂ© de la communication sont indispensables.
« Une transformation ratĂ©e coĂ»te toujours plus cher quâun changement progressif. »
Quels sont les grands enjeux actuels dans les transformations ?
Les entreprises doivent aujourdâhui composer avec plusieurs dĂ©fis
majeurs. Dâabord, la pression sur les marges due Ă lâinflation, Ă lâaugmentation des coĂ»ts des matiĂšres premiĂšres et aux problĂšmes logistiques. Ensuite, les attentes des clients Ă©voluent rapidement, avec une fidĂ©litĂ© en baisse et des modes dâachat transformĂ©s.
La digitalisation, notamment lâintelligence artificielle et lâautomatisation, est Ă©galement un levier clĂ©. Ces technologies offrent un potentiel Ă©norme, mais nĂ©cessitent des investissements ciblĂ©s et une adoption rapide. Enfin, la durabilitĂ© est incontournable. Que ce soit sous la pression des rĂ©gulations ou des attentes des consommateurs, les entreprises doivent intĂ©grer des pratiques plus responsables pour rester compĂ©titives.
Comment mesurer le succĂšs dâune transformation ?
Les indicateurs financiers restent fondamentaux, mais ils ne suffisent plus. Une transformation rĂ©ussie doit aussi ĂȘtre Ă©valuĂ©e Ă travers des critĂšres comportementaux et culturels. Par exemple, lâadoption des nouvelles pratiques par les Ă©quipes est un signe clĂ© de succĂšs. De plus, la satisfaction des clients et des collaborateurs est essentielle.
Si ces deux groupes ne perçoivent pas de bĂ©nĂ©fices tangibles, il y a un risque de perte dâengagement ou de fidĂ©litĂ©. Enfin, dans un monde oĂč la durabilitĂ© devient une prioritĂ©, mesurer lâimpact Ă©cologique et social est devenu incontournable.
« Il ne suffit pas dâavoir une
vision, il faut donner aux
Ă©quipes les moyens dâagir. »
Quelles leçons tirez-vous de vos expériences passées ?
Les transformations rĂ©ussies sont celles qui combinent vision stratĂ©gique, exĂ©cution rigoureuse et engagement des Ă©quipes. Rien ne peut ĂȘtre laissĂ© au hasard : chaque dĂ©tail compte, du premier alignement des dirigeants Ă la formation des collaborateurs. Mais surtout, il faut accepter que la transformation nâest jamais une ligne droite. Elle exige flexibilitĂ©, adaptation et une capacitĂ© Ă apprendre en chemin.
Il est vital de rappeler que transformer une entreprise est autant une affaire de mĂ©thodologie que de leadership. Les dirigeants doivent incarner le changement, en ĂȘtre les premiers promoteurs, mais aussi les premiers apprenants.
Quelle est lâimportance de la durabilitĂ© dans les transformations dâentreprise, et comment les organisations peuvent-elles en faire une prioritĂ© stratĂ©gique ?
Câest un vĂ©ritable levier de diffĂ©renciation et dâinnovation. Les consommateurs, notamment les jeunes gĂ©nĂ©rations, lâintĂšgrent dans leurs dĂ©cisions dâachat. De mĂȘme, les collaborateurs recherchent des entreprises dont les valeurs correspondent aux leurs. Pour intĂ©grer la durabilitĂ© dans une transformation, il faut dâabord la placer au cĆur de la stratĂ©gie. Cela commence par un diagnostic clair : quel est lâimpact environnemental et social actuel de lâentreprise, et quelles initiatives prioritaires peuvent ĂȘtre lancĂ©es ? Un autre aspect clĂ© est de mesurer lâimpact. De fait, beaucoup dâentreprises lancent des initiatives de durabilitĂ© sans suivi prĂ©cis. Des outils comme les indicateurs ESG (Environnement, Social, Gouvernance) permettent de quantifier les progrĂšs et de dĂ©montrer leur valeur auprĂšs des investisseurs et des parties prenantes.
Vous mentionnez lâĂ©volution des comportements des consommateurs et leur impact sur les entreprises.
Comment les organisations peuventelles anticiper ces changements et sây adapter ?
Les comportements des consommateurs Ă©voluent Ă une vitesse inĂ©dite, souvent accĂ©lĂ©rĂ©e par des crises comme la pandĂ©mie ou les avancĂ©es technologiques. Pour sây adapter, les entreprises doivent adopter une posture proactive plutĂŽt que rĂ©active. Cela commence par une comprĂ©hension fine des attentes et des frustrations des clients. Une autre approche essentielle est lâagilitĂ© organisationnelle. Lâentreprise doit ĂȘtre capable de tester rapidement de nouvelles idĂ©es, de recueillir des retours et dâitĂ©rer. Des mĂ©thodologies comme le design thinking ou les sprints agiles peuvent ĂȘtre utilisĂ©es pour dĂ©velopper des produits ou services en phase avec les attentes changeantes.
Enfin, il est vital de maintenir une communication ouverte avec les clients. Les entreprises qui rĂ©ussissent sont celles qui Ă©coutent activement leurs consommateurs et qui sont prĂȘtes Ă adapter leurs offres en fonction de leurs retours. En intĂ©grant le client dans le processus dâinnovation, on amĂ©liore non seulement les produits, mais aussi la fidĂ©litĂ© Ă la marque.
La gestion du middle management semble ĂȘtre un point de tension dans les transformations, vous parlez de « souffrance ». Quels outils ou approches recommandez-vous pour mieux les accompagner et rĂ©duire leur stress ?
Le middle management joue un rĂŽle central dans la mise en Ćuvre des transformations, mais câest aussi lâun des niveaux les plus vulnĂ©rables. Ces managers se retrouvent souvent
à devoir équilibrer les attentes stratégiques des dirigeants avec les besoins opérationnels des équipes, ce qui génÚre une pression importante. Pour les soutenir, il faut commencer par clarifier leur rÎle dans la transformation.
Trop souvent, les middle managers se sentent dĂ©passĂ©s parce quâils ne comprennent pas clairement ce quâon attend dâeux. Un autre levier important est la communication ascendante. Les dirigeants doivent crĂ©er des espaces oĂč les middle managers peuvent exprimer leurs prĂ©occupations et leurs idĂ©es.
Cela peut se faire via des groupes de travail, des sondages ou des entretiens réguliers.
Lorsque ces managers se sentent écoutés, leur engagement augmente considérablement.
Enfin, il est crucial de reconnaĂźtre leurs efforts. Le middle management est souvent oubliĂ© lorsquâil sâagit de cĂ©lĂ©brer les succĂšs dâune transformation. Mettre en avant leur contribution, Ă travers des rĂ©compenses ou simplement des remerciements publics, peut faire une grande diffĂ©rence dans leur moral et leur motivation.
Enfin, quels conseils donneriez-vous Ă une entreprise qui hĂ©site Ă se lancer dans une transformation en raison dâĂ©ventuels risques et des incertitudes ?
Les entreprises qui stagnent finissent par ĂȘtre dĂ©passĂ©es, soit par des concurrents plus agiles, soit par des attentes clients quâelles ne parviennent plus Ă satisfaire. Pour rĂ©duire les incertitudes, je recommande de commencer par un diagnostic clair de la situation actuelle.
Quelles sont vos forces ? Vos faiblesses ? Quels sont les enjeux externes qui pourraient affecter votre activitĂ© dans les annĂ©es Ă venir ? Une fois ces Ă©lĂ©ments identifiĂ©s, il est possible de construire une vision de la transformation qui soit ambitieuse mais rĂ©aliste. Enfin, il est essentiel dâadopter une approche par Ă©tapes.
PlutĂŽt que de tout transformer dâun coup, commencez par des initiatives pilotes. Cela permet de tester vos hypothĂšses, dâajuster vos stratĂ©gies et de dĂ©montrer les premiers rĂ©sultats Ă vos parties prenantes. Mieux vaut deux initiatives rĂ©ussies que cinquante qui Ă©chouent. Une transformation bien menĂ©e nâest pas une course contre la montre, mais un processus progressif et rĂ©flĂ©chi qui dĂ©livre des rĂ©sultats.
« Une transformation
nâest pas une course
contre la montre »
Nathalie Lundqvist
EN UN REGARD
1991-1998
Procter & Gamble – dĂ©buts en Marketing et Gestion des ventes en Scandinavie.
1998-2000
LâOrĂ©al â Directrice Marketing SuĂšde.
2000-2005
Bain&Company Consultante, puis Project Leader
2006-2009
Europcar : International Project Manager
2009-2010
Polyconcept – directrice internationale, en charge de projets stratĂ©giques globaux
2011-2015
ISS Facility Services – directrice de la StratĂ©gie et de la Transformation, membre du ComitĂ© exĂ©cutif France.
2015-2018
Korian – directrice StratĂ©gie et Transformation, puis Deputy CEO Korian Allemagne, membre Comex Groupe
2017-2020
MNH Group – Deputy CEO Sales, Marketing & International, membre du ComitĂ© exĂ©cutif.
2020
-AUJOURDâHUI
Bain & Company, Expert Partner en Transformation, Paris.