#4 - AVRIL 2025
Yves Morieux (SKEMA 1983)
âLA TRANSFORMATION,
CâEST LA CONSĂQUENCE DâUN
SENTIMENT
DâIMPUISSANCE
ET DâASPHYXIEâ
Spécialiste des dynamiques de transformation en entreprise, Yves Morieux (SKEMA 1983), Senior Partner Emeritus du Boston Consulting Group (BCG) explore les raisons profondes des échecs fréquents des transformations organisationnelles.
Pour lui, lâenjeu est de rejeter les mĂ©thodologies prĂȘtes Ă lâemploi, et de repenser la maniĂšre dont les entreprises abordent leurs problĂšmes et mobilisent leurs ressources.

Propos recueillis
par Antoine Boitez
Pourriez-vous nous expliquer votre vision de la transformation des entreprises et pourquoi ce sujet vous semble si crucial aujourdâhui ?
La transformation des entreprises est au cĆur des dĂ©bats stratĂ©giques parce que les organisations sont confrontĂ©es Ă des niveaux sans prĂ©cĂ©dent de complexitĂ©, que ce soit Ă cause de la digitalisation, des enjeux climatiques ou de lâĂ©volution des attentes des parties prenantes. Cependant, ce qui me frappe dans ma carriĂšre, câest lâĂ©chec rĂ©pĂ©tĂ© des tentatives de transformation. Selon des Ă©tudes menĂ©es par les observateurs ou cabinets de rĂ©fĂ©rence, (Kotter en 1991, McKinsey en 2006 ou le BCG en 2016), entre 60 % et 80 % des transformations nâatteignent pas leurs objectifs. Cela rĂ©vĂšle un Ă©cueil fondamental : les entreprises ne comprennent pas toujours la nature des problĂšmes quâelles cherchent Ă rĂ©soudre.
La transformation ne peut pas ĂȘtre rĂ©duite Ă une sĂ©rie dâĂ©tapes ou de frameworks standardisĂ©s. Elle requiert une comprĂ©hension fine des enjeux propres Ă chaque organisation, et câest lĂ que se situe le vĂ©ritable dĂ©fi.
« Si vous définissez mal votre problÚme, la solution ne servira à rien. »
Vous expliquez que les entreprises ressentent souvent un blocage ou une saturation face à leurs défis actuels, ce qui les pousse à évoluer.
La frustration est-elle un moteur de la transformation ?
La transformation, le changement sont la consĂ©quence dâun sentiment dâimpuissance et dâasphyxie. Cela se produit lorsque les entreprises se sentent impuissantes Ă atteindre leurs objectifs de croissance, dâinnovation, de productivitĂ© ou de sĂ»retĂ©. Cette impuissance peut dĂ©couler, en mĂȘme temps, de couches de solutions accumulĂ©es au fil des annĂ©es, mais souvent inefficaces ou mĂȘme contre-productives. Cette double contrainte pousse lâorganisation Ă percevoir quâelle est engagĂ©e dans une voie sans issue. Câest lĂ quâintervient une transformation, souvent engendrĂ©e par une crise : un produit dĂ©faillant, une perte de confiance des actionnaires, une menace concurrentielle ou encore des enjeux globaux comme le dĂ©rĂšglement climatique. Ce sont ces crises qui rĂ©vĂšlent lâurgence de changer. On ne peut pas ignorer une crise. Par dĂ©finition, elle oblige Ă rĂ©agir.
Cependant, il faut aussi Ă©viter les fausses pistes. Par exemple, la dĂ©croissance ou les modĂšles sans hiĂ©rarchie. Ces approches sont, selon moi, des aberrations. Lâengagement et la prise de risques nĂ©cessaires Ă la transformation doivent sâappuyer sur des objectifs clairs et ambitieux, souvent liĂ©s Ă une forme de croissance, quâelle soit Ă©conomique, sociale ou environnementale. Sans cela, mobiliser les Ă©quipes devient impossible.
« La complexitĂ© nâest pas un problĂšme en soi, câest la façon dont on la gĂšre qui pose problĂšme. »
Vous soulignez que la transformation commence par une bonne définition du problÚme. Pourquoi cela peut-il représenter une étape si difficile pour les entreprises ?
Trop souvent, les entreprises traitent la dĂ©finition du problĂšme comme une formalitĂ©. On appelle cela une « phase zĂ©ro » ou un « Smart Start », des termes qui minimisent lâimportance de cette Ă©tape. Mais, comme le disait Gaston Bachelard (ndlr : philosophe
français de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle), « rien nâest donnĂ©, tout est construit ». La dĂ©finition du problĂšme est un acte de construction intellectuelle, et câest lĂ que tout commence. Un opĂ©rateur ferroviaire souhaitait rĂ©duire le temps consacrĂ© au reporting, notamment grĂące aux technologies numĂ©riques. Lâanalyse a montrĂ© que 80 % de ce reporting consistait, directement ou indirectement, Ă traiter le retard des trains. Le vrai problĂšme nâĂ©tait donc pas «Comment le numĂ©rique peut-il allĂ©ger le reporting», mais «Comment mettre les trains Ă lâheure». TĂąche plus complexe, mais aussi plus motivante pour tous â et finalement rĂ©ussie. Quand les trains arrivent Ă temps on passe moins de temps Ă traiter les trains en retard â et on crĂ©e plus de valeur pour les clients et les Ă©quipes.
DĂ©finir un problĂšme nâest pas un exercice simple. Cela exige une analyse transversale, car les problĂšmes de transformation touchent plusieurs fonctions : finance, ressources humaines, production, marketing, etc.
Que pensez-vous des méthodes proposées par les cabinets de conseil et la prolifération des frameworks ?
Pourquoi ces outils ne suffisent-ils pas ?
Dans un article Harvard Business Review jâai expliquĂ© que la complexitĂ© des enjeux de compĂ©titivitĂ© a Ă©tĂ© multipliĂ©e par six ces 60 derniĂšres annĂ©es. La rĂ©ponse a Ă©tĂ© la prolifĂ©ration des frameworks â pour la stratĂ©gie, les structures, les process, les compĂ©tences, les styles de leadership, etc. â avec des frameworks de frameworks. On a compliquĂ© les outils, mais la complication nâaide pas Ă affronter la complexitĂ©. Dans le mĂȘme article je montre que la complication interne a Ă©tĂ© multipliĂ©e par 35 sur la mĂȘme pĂ©riode, presque le carrĂ© de la complexitĂ© externe.
PlutĂŽt que des solutions toutes faites, que lâon empile au fur et Ă mesure que les enjeux se complexifient, il faut un questionnement qui puisse percevoir la spĂ©cificitĂ© des entreprises et mettre en synergie les Ă©tapes de la transformation.
Vous insistez sur le rĂŽle du leadership dans la transformation. Quel est, selon vous, le degrĂ© dâimplication nĂ©cessaire des dirigeants ?
Le leadership est une condition sine qua non de toute transformation rĂ©ussie. Le PDG et le comitĂ© exĂ©cutif doivent prendre la responsabilitĂ© directe de la transformation. Trop souvent, cette responsabilitĂ© est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă une fonction dĂ©diĂ©e et surajoutĂ©e. Cela conduit Ă lâĂ©chec, car le changement doit ĂȘtre portĂ© par ceux qui dĂ©tiennent le pouvoir de dĂ©cision.
Les dirigeants doivent inscrire la transformation Ă lâordre du jour de chaque rĂ©union stratĂ©gique, sâassurer que tous les membres du comitĂ© exĂ©cutif y contribuent, et les Ă©valuer en fonction de leur impact sur la transformation. Ils doivent aussi ĂȘtre prĂȘts Ă se remettre en question, car une transformation rĂ©ussie implique souvent de modifier des structures de pouvoir bien Ă©tablies.
Dans vos expériences, avez-vous observé des transformations qui ont réellement su tirer parti des ressources internes ?
Câest lâune des clĂ©s du succĂšs. Les solutions les plus pertinentes Ă©mergent souvent de la strate opĂ©rationnelle. Ce sont les Ă©quipes sur le terrain, celles qui travaillent directement avec les produits, les clients ou les processus, qui dĂ©tiennent les informations les plus prĂ©cieuses. Pour exploiter ces ressources internes, il faut cependant que la gouvernance facilite cette remontĂ©e dâinformations. Les dirigeants doivent valoriser ces apports et sâassurer quâils alimentent rĂ©ellement la prise de dĂ©cision. Trop souvent, les ressources internes sont sous-utilisĂ©es parce que les processus de dĂ©cision restent trop cloisonnĂ©s.
Vous prenez lâexemple du sociologue Bruno Latour qui insiste sur lâimportance de la description analytique.
Lâintelligence artificielle (IA) peut-elle renforcer ou affaiblir cette capacitĂ© dâanalyse dans le cadre des transformations organisationnelles ?
Câest une question clĂ©, car lâIA est une ressource ambivalente. Dâun cĂŽtĂ©, elle a le potentiel dâaccĂ©lĂ©rer les processus analytiques en traitant des donnĂ©es rapidement. Mais en rĂ©alitĂ©, ce que je constate, câest que lâon utilise souvent lâIA comme un raccourci qui affaiblit la rigueur analytique. Prenez lâexemple de ChatGPT : avant, les professionnels passaient des semaines Ă analyser des entretiens, Ă en extraire les enseignements et Ă les structurer. Aujourdâhui, en quelques heures, ChatGPT peut gĂ©nĂ©rer une synthĂšse et des slides prĂȘtes Ă lâemploi. Le problĂšme, câest que cette rapiditĂ© se fait au dĂ©triment de lâobservation et de la comprĂ©hension fine.
Bruno Latour, professeur Ă Sciences Po, demandait Ă ses Ă©tudiants dâobserver les stations de mĂ©tro avec minutie : combien de temps une rame sâarrĂȘte, quelle est la luminositĂ© en lux, ou encore la vitesse des tourniquets. Ce type de description dĂ©taillĂ©e permet de comprendre rĂ©ellement les comportements. Si on nâapprend pas Ă observer on ne saura quel prompt donner Ă une IA. Ce que nous perdrions, câest la capacitĂ© Ă interroger et Ă interprĂ©ter les donnĂ©es avec profondeur, ce que jâappelle la « corruption » des outils technologiques.
Vous dites que la complexité est devenue un défi majeur pour les entreprises. Comment peuvent-elles y faire face sans tomber dans une simplification hùtive ?
La complexité est une réalité incontournable. Tenter de la nier ou de la contourner par le simplisme est une erreur. Il faut une approche de « simplification intelligente ». Ne pas ajouter des structures ou procédures pour chaque nouvel enjeu, mais améliorer les interactions entre les entités existantes. Ce qui permet aussi de supprimer tout ce qui complique.
Au lieu de multiplier les outils de reporting ou les approbations hiĂ©rarchiques, les entreprises doivent renforcer la coopĂ©ration transversale. Cela passe par une meilleure circulation des informations et une responsabilisation accrue des Ă©quipes. Savoir faire face Ă la complexitĂ© est une source dâavantage compĂ©titif, grĂące Ă un Ă©cosystĂšme oĂč chaque partie contribue Ă lâensemble.
« 60 Ă 80 % des transformations Ă©chouent parce quâon se focalise sur la mĂ©thode plutĂŽt que sur le problĂšme. »
Yves Morieux
EN UN REGARD
1986â1990
Project Leader, Arthur D. Little, Paris et Cambridge (Mass.).
1990â1995
Directeur, Stratema SMG (cabinet franco-suédois)
1995â2023
Managing Director & Senior Partner, BCG
1997-AUJOURDâHUI
Professeur Ă Sciences Po Paris (Master of Public Affairs, Executive Master)
2024-AUJOURDâHUI
Senior Advisor, Boston Consulting Group (BCG)