Yves Morieux (SKEMA 1983)

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18 min

Spécialiste des dynamiques de transformation en entreprise, Yves Morieux (SKEMA 1983), Senior Partner Emeritus du Boston Consulting Group (BCG) explore les raisons profondes des échecs fréquents des transformations organisationnelles.
Pour lui, l’enjeu est de rejeter les mĂ©thodologies prĂȘtes Ă  l’emploi, et de repenser la maniĂšre dont les entreprises abordent leurs problĂšmes et mobilisent leurs ressources.

Propos recueillis
par Antoine Boitez

Pourriez-vous nous expliquer votre vision de la transformation des entreprises et pourquoi ce sujet vous semble si crucial aujourd’hui ?

La transformation des entreprises est au cƓur des dĂ©bats stratĂ©giques parce que les organisations sont confrontĂ©es Ă  des niveaux sans prĂ©cĂ©dent de complexitĂ©, que ce soit Ă  cause de la digitalisation, des enjeux climatiques ou de l’évolution des attentes des parties prenantes. Cependant, ce qui me frappe dans ma carriĂšre, c’est l’échec rĂ©pĂ©tĂ© des tentatives de transformation. Selon des Ă©tudes menĂ©es par les observateurs ou cabinets de rĂ©fĂ©rence, (Kotter en 1991, McKinsey en 2006 ou le BCG en 2016), entre 60 % et 80 % des transformations n’atteignent pas leurs objectifs. Cela rĂ©vĂšle un Ă©cueil fondamental : les entreprises ne comprennent pas toujours la nature des problĂšmes qu’elles cherchent Ă  rĂ©soudre.

La transformation ne peut pas ĂȘtre rĂ©duite Ă  une sĂ©rie d’étapes ou de frameworks standardisĂ©s. Elle requiert une comprĂ©hension fine des enjeux propres Ă  chaque organisation, et c’est lĂ  que se situe le vĂ©ritable dĂ©fi.

« Si vous dĂ©finissez mal votre problĂšme, la solution ne servira Ă  rien. Â»

Vous expliquez que les entreprises ressentent souvent un blocage ou une saturation face à leurs défis actuels, ce qui les pousse à évoluer.
La frustration est-elle un moteur de la transformation ?

La transformation, le changement sont la consĂ©quence d’un sentiment d’impuissance et d’asphyxie. Cela se produit lorsque les entreprises se sentent impuissantes Ă  atteindre leurs objectifs de croissance, d’innovation, de productivitĂ© ou de sĂ»retĂ©. Cette impuissance peut dĂ©couler, en mĂȘme temps, de couches de solutions accumulĂ©es au fil des annĂ©es, mais souvent inefficaces ou mĂȘme contre-productives. Cette double contrainte pousse l’organisation Ă  percevoir qu’elle est engagĂ©e dans une voie sans issue. C’est lĂ  qu’intervient une transformation, souvent engendrĂ©e par une crise : un produit dĂ©faillant, une perte de confiance des actionnaires, une menace concurrentielle ou encore des enjeux globaux comme le dĂ©rĂšglement climatique. Ce sont ces crises qui rĂ©vĂšlent l’urgence de changer. On ne peut pas ignorer une crise. Par dĂ©finition, elle oblige Ă  rĂ©agir.

Cependant, il faut aussi Ă©viter les fausses pistes. Par exemple, la dĂ©croissance ou les modĂšles sans hiĂ©rarchie. Ces approches sont, selon moi, des aberrations. L’engagement et la prise de risques nĂ©cessaires Ă  la transformation doivent s’appuyer sur des objectifs clairs et ambitieux, souvent liĂ©s Ă  une forme de croissance, qu’elle soit Ă©conomique, sociale ou environnementale. Sans cela, mobiliser les Ă©quipes devient impossible.

« La complexitĂ© n’est pas un problĂšme en soi, c’est la façon dont on la gĂšre qui pose problĂšme. Â»

Vous soulignez que la transformation commence par une bonne dĂ©finition du problĂšme. Pourquoi cela peut-il reprĂ©senter une Ă©tape si difficile pour les entreprises ?

Trop souvent, les entreprises traitent la dĂ©finition du problĂšme comme une formalitĂ©. On appelle cela une « phase zĂ©ro Â» ou un « Smart Start Â», des termes qui minimisent l’importance de cette Ă©tape. Mais, comme le disait Gaston Bachelard (ndlr : philosophe
français de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle), « rien n’est donnĂ©, tout est construit Â». La dĂ©finition du problĂšme est un acte de construction intellectuelle, et c’est lĂ  que tout commence. Un opĂ©rateur ferroviaire souhaitait rĂ©duire le temps consacrĂ© au reporting, notamment grĂące aux technologies numĂ©riques. L’analyse a montrĂ© que 80 % de ce reporting consistait, directement ou indirectement, Ă  traiter le retard des trains. Le vrai problĂšme n’était donc pas «Comment le numĂ©rique peut-il allĂ©ger le reporting», mais «Comment mettre les trains Ă  l’heure». TĂąche plus complexe, mais aussi plus motivante pour tous – et finalement rĂ©ussie. Quand les trains arrivent Ă  temps on passe moins de temps Ă  traiter les trains en retard – et on crĂ©e plus de valeur pour les clients et les Ă©quipes.

DĂ©finir un problĂšme n’est pas un exercice simple. Cela exige une analyse transversale, car les problĂšmes de transformation touchent plusieurs fonctions : finance, ressources humaines, production, marketing, etc.

Que pensez-vous des mĂ©thodes proposĂ©es par les cabinets de conseil et la prolifĂ©ration des frameworks ?
Pourquoi ces outils ne suffisent-ils pas ?

Dans un article Harvard Business Review j’ai expliquĂ© que la complexitĂ© des enjeux de compĂ©titivitĂ© a Ă©tĂ© multipliĂ©e par six ces 60 derniĂšres annĂ©es. La rĂ©ponse a Ă©tĂ© la prolifĂ©ration des frameworks – pour la stratĂ©gie, les structures, les process, les compĂ©tences, les styles de leadership, etc. – avec des frameworks de frameworks. On a compliquĂ© les outils, mais la complication n’aide pas Ă  affronter la complexitĂ©. Dans le mĂȘme article je montre que la complication interne a Ă©tĂ© multipliĂ©e par 35 sur la mĂȘme pĂ©riode, presque le carrĂ© de la complexitĂ© externe.

PlutĂŽt que des solutions toutes faites, que l’on empile au fur et Ă  mesure que les enjeux se complexifient, il faut un questionnement qui puisse percevoir la spĂ©cificitĂ© des entreprises et mettre en synergie les Ă©tapes de la transformation.

Vous insistez sur le rĂŽle du leadership dans la transformation. Quel est, selon vous, le degrĂ© d’implication nĂ©cessaire des dirigeants ?

Le leadership est une condition sine qua non de toute transformation rĂ©ussie. Le PDG et le comitĂ© exĂ©cutif doivent prendre la responsabilitĂ© directe de la transformation. Trop souvent, cette responsabilitĂ© est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  une fonction dĂ©diĂ©e et surajoutĂ©e. Cela conduit Ă  l’échec, car le changement doit ĂȘtre portĂ© par ceux qui dĂ©tiennent le pouvoir de dĂ©cision.

Les dirigeants doivent inscrire la transformation Ă  l’ordre du jour de chaque rĂ©union stratĂ©gique, s’assurer que tous les membres du comitĂ© exĂ©cutif y contribuent, et les Ă©valuer en fonction de leur impact sur la transformation. Ils doivent aussi ĂȘtre prĂȘts Ă  se remettre en question, car une transformation rĂ©ussie implique souvent de modifier des structures de pouvoir bien Ă©tablies.

Dans vos expĂ©riences, avez-vous observĂ© des transformations qui ont rĂ©ellement su tirer parti des ressources internes ?

C’est l’une des clĂ©s du succĂšs. Les solutions les plus pertinentes Ă©mergent souvent de la strate opĂ©rationnelle. Ce sont les Ă©quipes sur le terrain, celles qui travaillent directement avec les produits, les clients ou les processus, qui dĂ©tiennent les informations les plus prĂ©cieuses. Pour exploiter ces ressources internes, il faut cependant que la gouvernance facilite cette remontĂ©e d’informations. Les dirigeants doivent valoriser ces apports et s’assurer qu’ils alimentent rĂ©ellement la prise de dĂ©cision. Trop souvent, les ressources internes sont sous-utilisĂ©es parce que les processus de dĂ©cision restent trop cloisonnĂ©s.

Vous prenez l’exemple du sociologue Bruno Latour qui insiste sur l’importance de la description analytique.
L’intelligence artificielle (IA) peut-elle renforcer ou affaiblir cette capacitĂ© d’analyse dans le cadre des transformations organisationnelles ?

C’est une question clĂ©, car l’IA est une ressource ambivalente. D’un cĂŽtĂ©, elle a le potentiel d’accĂ©lĂ©rer les processus analytiques en traitant des donnĂ©es rapidement. Mais en rĂ©alitĂ©, ce que je constate, c’est que l’on utilise souvent l’IA comme un raccourci qui affaiblit la rigueur analytique. Prenez l’exemple de ChatGPT : avant, les professionnels passaient des semaines Ă  analyser des entretiens, Ă  en extraire les enseignements et Ă  les structurer. Aujourd’hui, en quelques heures, ChatGPT peut gĂ©nĂ©rer une synthĂšse et des slides prĂȘtes Ă  l’emploi. Le problĂšme, c’est que cette rapiditĂ© se fait au dĂ©triment de l’observation et de la comprĂ©hension fine.

Bruno Latour, professeur Ă  Sciences Po, demandait Ă  ses Ă©tudiants d’observer les stations de mĂ©tro avec minutie : combien de temps une rame s’arrĂȘte, quelle est la luminositĂ© en lux, ou encore la vitesse des tourniquets. Ce type de description dĂ©taillĂ©e permet de comprendre rĂ©ellement les comportements. Si on n’apprend pas Ă  observer on ne saura quel prompt donner Ă  une IA. Ce que nous perdrions, c’est la capacitĂ© Ă  interroger et Ă  interprĂ©ter les donnĂ©es avec profondeur, ce que j’appelle la « corruption Â» des outils technologiques.

Vous dites que la complexitĂ© est devenue un dĂ©fi majeur pour les entreprises. Comment peuvent-elles y faire face sans tomber dans une simplification hĂątive ?

La complexitĂ© est une rĂ©alitĂ© incontournable. Tenter de la nier ou de la contourner par le simplisme est une erreur. Il faut une approche de « simplification intelligente Â». Ne pas ajouter des structures ou procĂ©dures pour chaque nouvel enjeu, mais amĂ©liorer les interactions entre les entitĂ©s existantes. Ce qui permet aussi de supprimer tout ce qui complique.

Au lieu de multiplier les outils de reporting ou les approbations hiĂ©rarchiques, les entreprises doivent renforcer la coopĂ©ration transversale. Cela passe par une meilleure circulation des informations et une responsabilisation accrue des Ă©quipes. Savoir faire face Ă  la complexitĂ© est une source d’avantage compĂ©titif, grĂące Ă  un Ă©cosystĂšme oĂč chaque partie contribue Ă  l’ensemble.

« 60 Ă  80 % des transformations Ă©chouent parce qu’on se focalise sur la mĂ©thode plutĂŽt que sur le problĂšme. Â»

Yves Morieux

EN UN REGARD

1986–1990

Project Leader, Arthur D. Little, Paris et Cambridge (Mass.).

1990–1995

Directeur, Stratema SMG (cabinet franco-suédois)

1995–2023

Managing Director & Senior Partner, BCG

  • SpĂ©cialiste de la conception organisationnelle et du management de la complexitĂ©, crĂ©ateur de « Smart Simplicity Â».
  • BCG Fellow, directeur du BCG Institute for Organization.
  • Multiples distinctions internes pour ses contributions intellectuelles et stratĂ©giques.

1997-AUJOURD’HUI

Professeur Ă  Sciences Po Paris (Master of Public Affairs, Executive Master)

  • Cours sur les organisations, la prise de dĂ©cision et le leadership
  • Interventions dans des masters internationaux (John Hopkins, Stockholm School of Economics)

2024-AUJOURD’HUI

Senior Advisor, Boston Consulting Group (BCG)

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