Jean-Roch Houllier (SKEMA 2018)

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23 min

Jean-Roch Houllier, diplômé de SKEMA, est Directeur des opérations, de la pédagogie, du digital et de l’innovation chez Safran University, l’université d’entreprise du groupe Safran. Ce fleuron français de haute technologie, qui emploie 110 000 salariés, opère dans des secteurs critiques comme l’aéronautique, la défense et l’espace. À l’heure où l’intelligence artificielle (IA) bouleverse les fonctions expertes, Jean-Roch Houllier défend une approche fondée sur l’esprit critique, l’autonomie cognitive et des « invariants » forgés par l’expérience de travail. Entre « IA de substitution » et « IA de confrontation », il plaide pour une expertise augmentée, capable de structurer l’analyse, de résister au mirage de la facilité et de mobiliser le collectif face aux crises. Entretien.

Propos recueillis
par Antoine Boitiez

Chez Safran, que signifie aujourd’hui être un expert ?

Chez Safran, l’expertise reste très fortement associée aux domaines techniques, en particulier dans la R&D. Un expert est une personne dont les compétences sont reconnues, à l’intérieur comme à l’extérieur du Groupe, à travers des contributions concrètes : publications, brevets, travaux structurants.

Safran distingue quatre niveaux d’expertise technique, structurés et reconnus au même titre qu’un parcours managérial, jusqu’aux plus hauts grades d’expertise groupe. Cela montre à quel point cette voie compte dans un groupe technologique comme le nôtre.

L’intelligence artificielle vient-elle bousculer cette définition ?

Elle oblige surtout à clarifier ce qui relève de la compétence et ce qui relève du jugement. L’IA peut accélérer, produire des synthèses, automatiser certaines tâches. L’expertise humaine, quant à elle, est la capacité à contextualiser, à hiérarchiser, à décider sous contrainte. Dans un univers industriel, la responsabilité ne peut pas être déléguée à un outil.

Comment Safran encadre-t-il l’usage de l’IA ?

Nous avançons avec une logique très structurée. Safran s’appuie sur une charte d’usage et sur une distinction claire entre des outils du marché, utilisables uniquement avec des données peu sensibles, et des environnements sécurisés permettant d’aller plus loin. La question de la confidentialité est centrale.

Le déploiement se fait en deux étapes : d’abord l’acculturation, puis la montée en puissance des cas d’usage. Nous avons lancé des programmes internes, travaillé sur des bibliothèques de prompts, organisé des démarches de type « promptkathon » pour partir des besoins métiers et cas d’usage associés plutôt que des outils. Notre approche est celle de la progressivité et de la complémentarité : nous ne sommes pas dans une logique de remplacement.

Dans ce contexte, qu’est-ce qui ne change pas ?

Même dans des métiers en mutation, il existe des invariants. En conduite de projet, par exemple, savoir lire un planning, identifier le chemin critique, piloter une matrice de risques ou encore appréhender une situation en prenant de la hauteur : ce sont des réflexes fondamentaux. À côté de cela, des mutations arrivent, bien sûr. L’IA transforme certaines fonctions, à commencer par exemple par celles du Project Management Office (PMO). Pour les chefs de projet, l’IA est appelée à devenir un partenaire d’entraînement puissant, puisqu’elle va être capable de prendre en charge certaines fonctionnalités d’assistance, d’analyse ou de structuration

Vous distinguez deux formes d’IA : « substitution » et « confrontation ». Pourquoi ?

Nous abordons l’IA avec une logique de complémentarité et d’augmentation, chez Safran. Le facteur clé, c’est que nous ne sommes pas dans une politique de remplacement, ni dans une recherche de la performance exclusive. L’ « IA de substitution » repose sur une logique de délégation : elle fait à votre place, elle produit, elle accélère. Elle peut être utile, mais elle comporte un risque. Si l’on pousse trop loin le « curseur de délégation » : celui du mirage de la facilité, et conduit, inévitablement, à une force d’appauvrissement intellectuel doublé d’une forme de dépossession qui pose la question de la reconnaissance du travail accompli.

À l’inverse, l’« IA de confrontation », celle que nous préconisons, vise à exercer l’esprit critique. Elle n’est pas pensée comme une béquille, mais comme un terrain d’entraînement. Une IA qui nous oblige à argumenter, à reformuler, à confronter ce que l’on croit avoir compris. C’est une promesse pédagogique qui doit préserver l’autonomie cognitive : là où l’ « IA de substitution » vide l’esprit, l’ « IA de confrontation » l’exerce.

Dans un univers industriel, la responsabilité ne peut pas être déléguée à un outil.

À quoi ressemble concrètement cette « IA de confrontation », comment se manifeste-t-elle dans les usages ?

Chez Safran, nous travaillons sur des sas d’entraînement, des mises en situation scénarisées et dotées d’une intention pédagogique. Dans ce cas précis, l’apprenant échange avec un agent IA, par exemple un personnage appelé « Lucas », qui arrive avec un problème de gestion des priorités. La mission consiste d’abord à lui faire prendre conscience du problème, puis à le convaincre de l’intérêt de la matrice d’Eisenhower (préalablement apprise par l’apprenant), en s’assurant qu’il en comprend le fonctionnement. L’agent n’est pas générique : nous le scénarisons, ainsi nous pouvons lui donner des comportements spécifiques, y compris une forme de résistance ou de mauvaise foi.

Pour être capable de remettre en cause ce que l’IA propose, il faut avoir cheminé soi-même.

À la fin de l’échange, un bilan de conversation permet de mesurer les compétences mobilisées. Ce qui est pédagogique, c’est la personnalisation : ce que vous vivez avec Lucas ne sera pas exactement ce que vivra un collègue, chaque expérience est différente. L’intérêt, c’est que cela crée un glissement vers le réel : l’exercice prépare à des situations de travail concrètes, comme si Lucas venait vous challenger le lendemain, en face à face.

À nombreuses reprises, vous parlez d’esprit critique, d’autonomie cognitive. À quel point ces derniers sont indispensables. Sont-ils les « garants du jugement » ?

L’esprit critique est un invariant central, à l’ère de l’IA générative, c’est un fait. Depuis le « Big Bang » technologique, la dynamique est très orientée vers les outils, vers la performance, tandis que la dimension sociétale et humaine met du temps à rattraper cette dynamique. Aujourd’hui, on commence à relativiser, à réfléchir davantage aux impacts cognitifs et organisationnels. L’esprit critique ne relève pas de l’improvisation, il peut prendre des années à se forger parce qu’il repose sur des savoirs internalisés, appropriés, recombinés, qui permettent de se construire une opinion, de juger et de prendre position.

C’est à ce moment précis que l’IA pose un défi de taille : si l’on succombe au mirage de la facilité, au clic immédiat, sans réflexivité, on reste désarmé. On n’a plus de prise sur ce que la « machine » est capable de produire. Pour être capable de remettre en cause ce que l’IA propose, il faut avoir cheminé soi-même : avoir codé, avoir écrit, avoir expérimenté. Tout cela contribue à développer dans la durée, progressivement et lentement, ce « nez critique », qui permet de vérifier, de contester et surtout, de comprendre.

L’IA change-t-elle la place des experts selon les générations ?

On observe que les meilleurs usages de l’IA viennent souvent de ceux qui ont déjà « baroudé ». Les seniors disposent d’un « nez critique » : ils savent ce qu’ils délèguent et surtout ce qu’ils doivent vérifier. Un junior peut être tenté de cliquer sans réflexivité, faute d’expérience préalable.

Mais je ne crois pas à une opposition générationnelle. Chaque génération apporte quelque chose : la dextérité, l’expérience, la profondeur. L’enjeu, c’est une complémentarité et une capacité commune à produire du sens. La formation n’est pas seulement une fabrique de compétences : c’est aussi une fabrique de sens, pour toutes les générations qui coexistent aujourd’hui au travail.

Dans une crise, la première chose à mobiliser c’est la pensée analytique.

Dans un monde saturé d’outils, de données et d’IA, qu’est-ce qui fait encore la différence d’un expert quand la crise survient ?

Dans une crise, la première chose à mobiliser au travers de l’exercice de l’esprit critique, c’est la pensée analytique. Il faut taper sur la bonne cause pour régler le problème. Si l’on se trompe de causalité (par exemple une simple corrélation), on applique des correctifs de surface et le problème revient comme un boomerang. Un chef de projet capable de travailler les causes, les corrélations, de structurer une analyse, rassure immédiatement un client, parce qu’il donne le sentiment de tenir la situation. Une seconde dimension est celle de l’art du discernement, essentielle pour la prise de hauteur et de recul face aux situations.

Mais il y a aussi une troisième dimension décisive : l’humilité. On ne peut plus être omniscient dans les organisations. Le savoir est devenu collectif. L’expert ou le manager qui reconnaît qu’il ne sait pas tout, qui s’appuie sur les autres, qui délègue, se sauve aussi lui-même : ceux qui concentrent tout concentrent aussi la pression et ce sont souvent les premiers à s’épuiser.

Jean-Roch Houiller

EN UN REGARD

1991 – 1994

Formation d’ingénieur en data processing (IMAC / Panthéon-Assas)

1994 – 1997

DEA du quatenaire au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris (MNHN)

2007 – 2008

HEC Paris-Supaéro, Mastère Management de grands projets (MGP)

2010

Certifications Lean Six Sigma (International Institute for Learning

2014 – 2017

DBA en conduite de projet, SKEMA BS

2013 – 2019

Thales Learning Hub, directeur pédagogique international

DEPUIS 1997

Chercheur associé au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris (MNHN)

DEPUIS 2020

Safran University, Directeur des opérations, de la pédagogie, du digital et de l’innovation

2024 – 2026

Projet de recherche sur l’IA générative, apprentissage et désapprentissage (avec Paris Nanterre)

Son conseil de lecture

 L’essor de l’intelligence artificielle rend plus précieux que jamais les fondamentaux de l’apprentissage chez l’adulte. Ce livre remet les pendules à l’heure 

Jean-Roch Houllier

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