Les 3 questions que vous n’auriez pas osé poser

Partager
7 min

« Tout employé tend à s’élever vers son niveau d’incompétence. » Comment s’interroger sur la possible disparition des experts en entreprise sans passer par le Principe de Peter ? Et si l’IA le remettait en question ?

Par Kevin Erkeletyan

1.

L’IA NOUS A-T ELLE TOUS ÉLEVÉS À NOTRE NIVEAU D’INCOMPÉTENCE ?

En 1970, Laurence E. Peter, un pédagogue canadien, a formulé une intuition, fruit d’années d’observation : « Tout employé tend à s’élever vers son niveau d’incompétence. » Le principe de Peter rend compte d’un mécanisme simple : un employé compétent, dans son domaine (appelons-le un « expert »), est le plus souvent promu jusqu’à ce qu’il atteigne une fonction dans laquelle il n’est plus compétent. Il y reste alors pour toujours, incapable de s’élever encore mais assuré de se maintenir à cet échelon. Il devient alors un poids mort et bloque la hiérarchie.

Le principe de Peter a depuis fait l’objet de recherches, dont celle d’Alan Benson (University of Minnesota), Danielle Li (MIT) et Kelly Shue (Yale) qui vérifie, en 2018, certaines de ses assertions. Mais l’avènement de l’IA générative, fin 2022, a-t-il changé la donne ? À première vue, l’IA ne nous a pas rendu moins compétents : nous ne sommes pas soudainement devenus moins capables de faire telle ou telle tâche. Mais a-t-elle pu annuler ou neutraliser notre compétence ? Si l’IA peut assumer une tâche aussi bien que nous, si sa compétence pour la faire est la même, alors c’est un jeu à somme nulle : sa compétence moins la nôtre est égale à zéro. L’IA n’accélère donc pas notre élévation vers notre niveau d’incompétence, mais peut-être nous fait-elle atteindre, dans certains cas, notre niveau d’indifférence.

2.

L’IA PEUT-ELLE ATTEINDRE SON NIVEAU D’INCOMPÉTENCE ?

On l’oublie parfois : l’IA est humaine, trop humaine. La pauvre est donc sujette au principe de Peter. Toute IA tend à s’élever vers son niveau d’incompétence. À mesure qu’elle satisfait nos demandes, nous la repoussons dans ses limites. Elle grimpe ainsi les échelons de notre hiérarchie, jusqu’à ce qu’elle soit incapable de répondre à notre niveau, toujours plus élevé, d’exigence. Mais quand l’IA devient incompétente, c’est peut-être nous qui redevenons compétents.

3.

L’IA PEUT-ELLE NOUS AFFRANCHIR DE NOTRE NIVEAU D’INCOMPÉTENCE ?

Si l’IA générative nous fait atteindre notre niveau d’indifférence (voir ci-dessus) par rapport à elle, elle interroge notre capacité à réinventer notre compétence : comment repousser ce niveau d’indifférence par rapport à elle ? Comment refaire la différence ? Comment renouveler notre expertise ? L’IA nous pousse à devenir expert autrement, et cela passe, bien souvent, par une expertise en IA. Une expertise ou plutôt notre expertise : réinventer sa compétence, c’est adapter l’IA à notre activité, c’est en faire le levier spécifique de notre capacité. C’est revoir son processus créatif via Midjourney pour un graphiste ; c’est éduquer Gemini à son style pour un traducteur.

L’IA nous pousse à évoluer et donc à apprendre : elle peut de ce fait effacer la limite personnelle qui nous faisait atteindre notre niveau d’incompétence. Prenons un exemple utilisé par Laurence E. Peter : un très bon mécanicien, dont les résultats sont meilleurs que ceux de ses collègues, sera, probablement, promu chef d’équipe. C’est alors que, mauvais organisateur, il atteindra son niveau d’incompétence. Mais s’il s’y prend bien, l’IA pourra faire cette tâche à sa place. Il repoussera alors son niveau d’incompétence et pourra, de nouveau, s’exposer à une promotion. L’IA peut-elle donc débloquer le plateau de Peter ? À moins qu’elle ne fasse que le repousser. Si l’IA peut réinventer notre compétence, elle peut sûrement faire de même de notre incompétence. Le principe de Peter a de beaux jours devant lui…

Partager

GLIMPSE

Recevez les prochains numéros

Suivez-nous