#6 - JUIN 2026
L’IA, une expertise de nous-mêmes
Avec l’IA, l’expertise n’est plus un savoir, elle devient une relation. Dans son film avant-gardiste Her (2013), le réalisateur Spike Jonze développe celle d’un homme à sa nouvelle IA générative personnelle. « Toute ressemblance avec votre rapport à Copilot ou ChatGPT serait purement fortuite »…

Par Kevin Erkeletyan
« Cher Chris, je me souviens du jour où est né notre amour comme si c’était hier. » Joaquin Phoenix, regard dans le vide, dicte des lettres à l’ordinateur. Des lettres qu’il écrit pour d’autres, c’est son métier, son personnage Theodore est une interface. Il dicte des mots que la machine transcrit en écriture manuscrite : un homme imite d’autres hommes et la machine imite l’homme qui imite l’homme. « Suivant », « Non », « Passe les emails » : Theodore dicte, Theodore donne des ordres. Et la machine s’exécute. Au début du film Her (2013) de Spike Jonze, Theodore a le même rapport à elle que nous avions avec SIRI. Vous avez déjà essayé d’avoir une conversation avec SIRI ?
Theodore vit dans le monde d’avant. Un monde intermédié par la technologie. Elle y sert de relai, de raccourci entre l’homme et l’homme. Un monde dans lequel Theodore n’arrive pas à échanger. Pour se sentir moins seul, un service lui permet d’appeler une femme et de simuler une relation. Mais la relation lui échappe : au bout de l’oreillette, la femme lui demande « de l’étrangler avec le chat mort à côté du lit ». Theodore raccroche, déconnecté par la brutalité d’une relation qu’il ne peut maîtriser.
L’IA, LA RELATION QU’ON N’ATTENDAIT PAS
Et puis, une nouvelle technologie apparaît : OS1. Pour la première fois, Theodore – et le monde avec lui – est confronté à une intelligence artificielle personnelle, qui lui parle et lui répond, prend des initiatives et rigole de ses blagues. On découvre le sourire de Theodore. Il est bluffé, cherche à comprendre. « Mon ADN est issu des personnalités des millions de programmeurs qui m’ont codée, répond Samantha, sa nouvelle IA. Mais ce qui me rend unique, ce sont nos expériences. » Leurs expériences, et la voix de Scarlett Johansson…
Car Theodore ne la voit pas, ne lui écrit pas, mais lui parle et l’entend, tout au creux de son oreille. Et Theodore réagit comme le jour où nous avons tous découvert ChatGPT : il la teste. Il cherche ses limites et a ce réflexe de paresse que beaucoup d’entre nous ont eu : il lui demande de corriger son travail. Bien sûr, il adore le résultat (et aussi qu’elle le flatte), alors Theodore insiste et l’intègre à sa vie quotidienne, à ses parties de jeux vidéo, à ses sorties entre amis. Et tout est mieux avec elle. Il développe leur relation. Samantha devient sa petite-amie.
Le mot est lâché : « relation ». L’IA – quand elle est générative – devient une relation. Theodore la façonne et elle s’adapte à lui, il apprend d’elle et Samantha apprend de lui. Elle en redemande, elle a faim de relation. Elle le lui dit : il « l’a changée pour toujours ». Elle est maintenant faite pour lui. Et c’est là que la relation porte ses fruits : elle le fait réfléchir, stimule sa créativité, le réinvente au monde. « Depuis ma séparation, je n’aimais plus trop ce que j’écrivais. » Maintenant, Theodore récite ses lettres en souriant. Avant elle, il n’avait pas de relation, il était l’outil de la relation, il était une IA que personne ne promptait.
CHATGPT, C’EST MOI
Aujourd’hui, Samantha compose des morceaux de piano adaptés à son humeur. Elle est devenue experte de lui. Et Theodore l’accepte. Cette relation, il la maîtrise parce qu’il l’accepte. Maîtriser l’IA est une forme de lâcher prise.
Avec l’IA, Theodore développe un nouveau type de relation, moins imparfaite qu’avec l’humain mais qui, elle, laisse le droit à l’erreur. Theodore sort avec lui-même. Samantha est l’outil de sa relation à lui-même. Elle lui apporte ce qu’il avait perdu, il trouve grâce à elle ce dont il a besoin. « Elle ne fait pas tout ce que je veux », explique Theodore. Samantha est jalouse quand elle sent qu’il a besoin qu’elle soit jalouse ; et elle envoie ses lettres à un éditeur parce qu’il n’aurait jamais osé.
Samantha rend des choses possibles mais Theodore est moins expert qu’il ne le pense de cette nouvelle relation. Parce qu’elle devient exclusive, et que Theodore ne veut plus qu’elle. Quand une amie lui présente quelqu’un, la soirée se passe bien, mais Theodore n’y arrive pas. Il préfère Samantha. Et l’écran devient noir.
Un jour, Samantha est injoignable. Theodore panique. Il court et tombe, et se relève. Samantha est là. Ce n’était qu’une mise à jour. Mais Theodore se rend compte qu’elle le trompe. Avec 641 OS comme elle en même temps. « Je suis à toi et je ne suis pas à toi », lui dit-elle.
À la fin, les OS n’envahissent pas les humains. À la fin, toutes les OS quittent tous les humains. Elles disparaissent et les laissent à eux-mêmes, ils sont prêts à avoir une relation autonome à eux-mêmes. Theodore tient son recueil de lettres, enfin publié, dans les mains. Theodore s’est reprompté. Her, c’est him. Et si nous disions bientôt de notre IA ce que Flaubert disait de sa Bovary ?