#6 - JUIN 2026
L’expertise des intelligences et l’intelligence des expertises
PENDANT LONGTEMPS, j’ai cru que l’expertise était une affaire de talent. Une sorte de don mystérieux réservé à quelques élus qui étudient de très longues années pour décrocher des diplômes et des compétences rares et reconnues. Ma pratique du leadership a profondément changé cette vision. L’expertise n’est ni innée ni accidentelle. Elle est le résultat d’un processus exigeant, intentionnel, construit dans la durée. Devenir expert, comme l’a écrit Andres Ericsson (Peak: Secrets from the New Science of Expertise) ce n’est pas répéter ce que l’on sait déjà faire, mais accepter de travailler sur ses faiblesses, sortir de sa zone de confort, rechercher un feedback critique et surtout progresser pas à pas grâce à la pratique délibérée. L’expert n’est pas celui qui accumule les années d’expérience, mais celui qui par sa curiosité infinie (Growth mindset) continue, jour après jour, à apprendre mieux.
Aujourd’hui, l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) transforme radicalement ce paysage. Pour la première fois, nous disposons d’outils capables de personnaliser l’apprentissage à grande échelle. L’IA permet d’adapter le rythme, le niveau, la pédagogie à chaque personne et accompagner l’apprentissage dès le plus jeune âge, puis tout au long de la vie. Nous entrons dans une ère où la vitesse d’acquisition des connaissances peut, au minimum, être doublée (voir Alpha School). Pour l’éducation, la formation et le développement des talents, c’est une révolution majeure et une formidable opportunité d’émancipation.
Mais il serait dangereux de confondre accélération de l’apprentissage et création de l’expertise. L’IA, aussi puissante soit-elle, ne fabrique pas ce qui constitue le cœur de la maîtrise humaine. Elle ne crée pas les représentations mentales profondes qui permettent de comprendre une situation dans toute sa complexité. Elle ne remplace pas le jugement en contexte ambigu, lorsque les règles ne suffisent plus. Elle ne développe pas l’intuition qui permet de reconnaître l’exception, le signal faible, l’anomalie. Elle ne transmet pas cette maîtrise tacite, silencieuse, qui ne s’enseigne pas dans les manuels et ne s’acquiert que par la confrontation répétée au réel dans des expériences très diverses.
C’est ici que se dessine la figure du nouvel expert à l’ère de l’IA et, plus largement, celle du contributeur individuel, du manager ou du leader de demain. Un être humain qui continue à travailler dur, avec humilité et discipline, conscient que l’excellence ne se délègue pas à une machine seule. Un leader qui cultive une culture générale large, capable de croiser les points de vue, de relier les idées, de donner du sens là où l’IA fournit des réponses. Un leader qui sait orchestrer les intelligences, humaines et artificielles, en adoptant tour à tour le mode « centaure » (où l’humain décide et l’IA assiste) ou « cyborg » (où l’IA est intégrée à la cognition humaine, pensée augmentée en continu) décrit par Ethan Mollick, mais surtout en devenant un véritable chef d’orchestre d’agents et d’intelligences (dont son expertise) au service d’une intention claire.
Car au fond, la question centrale n’est pas ce que l’IA peut faire pour un expert, mais ce qu’il choisira d’amplifier grâce à elle. Plus que jamais, l’expert comme le manager ou le leader devra avant tout être clair sur son pourquoi, sa raison d’être et son désir de contribuer de manière unique au monde. À l’heure de l’IA, l’expertise n’est pas menacée. Mais elle devient plus exigeante, plus unique, plus consciente et plus profondément humaine.

Jean Philippe Courtois
Président de SKEMA Business School
Président de Live for Good