#6 - JUIN 2026
La résistible ascension des experts LinkedIn
On dit que l’intelligence artificielle (IA) fait disparaître les experts. En réalité, elle les a multipliés. Ils sont désormais partout, et surtout sur LinkedIn où les posts des « Experts GPT » improvisés prennent de plus en plus de place. Au détriment de ceux qui étudient scientifiquement l’IA depuis de nombreuses années…

Amine Ezzerouali
Professeur de comportement organisationnel et directeur du Msc International Human Resources & Performance Management
SKEMA Business School
CSI: Crime Scene Investigation est une série hollywoodienne qui a passionné des centaines de millions de fans pendant 16 saisons. Elle suit les techniciens de la police scientifique de la ville de Las Vegas qui investiguent les scènes de crime à la recherche de tout type de preuves pouvant aider à résoudre les enquêtes. À chaque épisode, les techniciens de la police scientifique épluchent tous les détails, passant de l’ADN aux empreintes et autres éléments, de façon scientifique et méthodique. Son succès fut tel qu’elle a été déclinée en plusieurs spinoffs, CSI:Miami, CSI:NY, CSI:Vegas et même CSI Cyber.
EXPERTS, WHO ARE YOU?
La France n’a pas échappé au phénomène, où la série fut diffusée sous le titre Les Experts, proposant aux téléspectateurs des milliers d’heures de suspense mais aussi une introduction à la criminologie et à l’expertise technique et technologique. Cette traduction du titre n’est pas neutre, car les héros de la série y sont présentés comme des spécialistes dans leur domaine. L’étaient-ils tous pour autant ? Probablement pas. On avait les fameux rookies – les débutants, qui commettaient encore des erreurs et apprenaient le métier, mais aussi les confirmés et les expérimentés, qui grâce à des années de pratique et d’expérience sur le terrain ont développé une redoutable efficacité. Si tous n’étaient pas experts, pourquoi les désigner comme tels ? Est-ce une erreur de traduction ? Pas forcément, car la définition de l’expert dans les dictionnaires renvoie à deux entrées. D’abord l’adjectif : est experte la personne dotée d’une compétence spécialisée ; ensuite le nom : est experte la personne désignée pour réaliser une expertise. L’étymologie du mot expert renvoie à « éprouvé, qui a fait ses preuves ».
EXPERTS DEPUIS HIER
Avoir une compétence spécialisée, dans un domaine spécifique, aussi réduit soit-il, suffirait-il à nous transformer en experts ? Pas tout à fait, mais le raccourci est tentant. L’illustration parfaite est l’apparition d’une nouvelle forme d’« experts », il y a quelques années, les experts en IA générative, un domaine spécifique qui était jusqu’alors méconnu voire inconnu du grand public avant l’arrivée des LLM/IAs génératives et la percée de ChatGPT. Ces « experts » se sont positionnés rapidement sur le thème de l’IA générative, ont commencé à donner leurs avis sur l’efficacité de cette forme d’IA, ont proposé des recommandations et des astuces pour améliorer son usage, certains ont même proposé des formations aux individus et aux entreprises, voire des missions de conseil pour les accompagner dans la mise en place de l’IA générative.
Un problème s’est tout de suite posé, celui de la légitimité de ces experts : celle-ci reposait pour la plupart d’entre eux sur quelques mois d’utilisation de ChatGPT et/ou d’autres IA génératives. D’une part, nous avions les experts aguerris de l’IA, qui ont bâti leur expertise sur des années voire des décennies de travail sur la data science et le machine learning, qui ont fondé leur légitimité sur des publications scientifiques et qui étaient à l’époque, et encore aujourd’hui, prudents pour la plupart quant à la « hype » et la mode de l’IA générative, et pour certains très méfiants voire sceptiques quant à l’apparition de ce qu’ils qualifient de « pseudo-experts ». Et, d’autre part, ont fleuri sur les réseaux sociaux – LinkedIn en est un très bon exemple – des titres tels que « Expert GPT », « Expert en IA », « Expert et formateur en ChatGPT », « j’aide votre entreprise à performer grâce à ChatGPT », « Expert et Conférencier en IA générative », etc.
DÉCLARATION DE LÉGITIMITÉ
Ces deux catégories d’« experts » se sont opposées sur la légitimité des uns et des autres, les premiers davantage que les seconds, car ceux-ci craignaient – et à raison compte tenu de l’incertitude liée à la véracité et à la fiabilité des contenus générés par l’IA générative – non seulement la diffusion de connaissances et de pratiques mimétiques voire normatives, au mieux sans fondement scientifiques et au pire erronées et dangereuses, mais aussi la perte de leur propre légitimité qu’ils ont bâtie dans le temps à force de recherche, d’expérience, d’échecs et de succès. En effet, la légitimité des experts est fragile : « on peut passer 30 années à la construire mais 30 secondes suffisent à la détruire », comme me le disait encore récemment un dirigeant dans l’industrie de la tech’. L’arrivée de l’IA générative a étendu ce phénomène à plusieurs domaines : l’illusion que tout le monde puisse théoriquement devenir un expert tant qu’il/elle a accès aux connaissances d’un modèle de langage naturel via une interface de prompt. Pourquoi aller chez le médecin si ChatGPT peut me diagnostiquer en quelques secondes ? Pourquoi étudier la médecine alors que Gemini ou Claude connaissent par cœur les pathologies et les traitements associés ? Par extension, la généralisation de l’IA agentique, et donc des agents experts et autonomes, suffirait donc à bâtir des cohortes d’experts dans tous les domaines. C’est ici où le concept de légitimité prend toute sa place : se déclarer expert ne suffit pas, encore faut-il se faire accepter en tant que tel et être reconnu en tant que tel.
LES PREUVES DU TITRE
Comme l’indique le sociologue Mark Suchman (1995), la légitimité est un construit social : c’est une perception ou présomption généralisée selon laquelle les actions d’une entité sont souhaitables, convenables ou appropriées au sein d’un système socialement construit de normes, valeurs, croyances et définitions. Tout le monde peut formuler un avis, tout le monde peut utiliser un agent ou un chatbot, tout le monde peut se déclarer expert, mais ne seront perçus comme tels que ceux qui ont une certaine légitimité. En tout état de cause, et pour revenir à notre série CSI, les « Experts » du programme étaient perçus comme tels, ont construit leur légitimité auprès de leurs parties prenantes, ont fait preuve d’habileté et de compétences, ont été désignés pour certains à exercer leur « expertise » auprès des services de police et des tribunaux. Tous ont développé une compétence spécifique qui se reflète dans leur titre. Leur légitimité n’était que rarement disputée par une minorité – les parties adverses apportant une contre-expertise. Pour une fois, l’adaptation du titre en français était donc plutôt bonne !