Copernic en entreprise : sujets, levez-vous !

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Et si l’entreprise Ă©tait une dĂ©mocratie ?
Depuis la fin des annĂ©es 1980, les organisations s’orientent vers des modĂšles plus distribuĂ©s, desquels Ă©mergent des « sujets Â».

Par Sophie Botte
Professeur de Management, SKEMA Business School

Et par Fabien Seraidarian
Directeur de la Valorisation et directeur du Global Executive MBA, SKEMA Business School

L’intĂ©rĂȘt pour le dĂ©veloppement de nouvelles organisations de travail, de cadres de gestion ou de mĂ©thodes de production a marquĂ© l’histoire Ă©conomique rĂ©cente depuis la fin du XIXe siĂšcle. Cependant, depuis les annĂ©es 1980, l’histoire s’accĂ©lĂšre et une succession de modes managĂ©riales (Midler, C., 1986, Abrahamson, E., 1986, Abrahamson et Fairchild, 1999) a sĂ©duit les entreprises qui se sont lancĂ©es, avec plus ou moins de succĂšs, dans de vastes projets de transformation des modĂšles organisationnels et d’introduction de nouvelles pratiques.

DÉ-CONJONCTION DE SUBORDINATION

Longtemps perçu comme une dĂ©marche de communication, le management de la transformation procĂšde dĂ©sormais d’une rĂ©elle philosophie porteuse de sens et agissant pour rassembler le corps social et les parties prenantes. Le Kaiteki (voir plus loin) de Mitsubishi Chemical Group fait le pari de la confiance, dĂ©veloppe l’esprit d’équipe et façonne un sentiment d’appartenance. Face au gigantisme de l’entreprise, il crĂ©e un repĂšre commun au-delĂ  des intentions stratĂ©giques. Nombreux sont les travaux sur les thĂ©ories de l’engagement : pourquoi et comment m’impliquer dans des projets de transformation dĂ©mesurĂ©s ? La thĂ©orie de l’autodĂ©termination (Ryan et Deci, 2017) s’est, par exemple, imposĂ©e comme un cadre essentiel pour comprendre la motivation humaine et le bienĂȘtre. Elle fournit un modĂšle pour examiner les fondements motivationnels de la personnalitĂ©, le comportement social et la relation entre les besoins psychologiques fondamentaux et le bien-ĂȘtre, l’épanouissement psychologique et la qualitĂ© de vie en gĂ©nĂ©ral.
En particulier, elle identifie les besoins psychologiques fondamentaux, soulignant que les individus aspirent Ă  la compĂ©tence, Ă  l’autonomie et Ă  la relation. Ces trois facteurs sont essentiels Ă  la croissance, Ă  l’intĂ©gritĂ© et au bien-ĂȘtre. C’est ce que la philosophie du Kaiteki incarne, en plus de favoriser un engagement durable des collaborateurs.

Dans les annĂ©es 1970 dĂ©jĂ , apparaissent divers modĂšles participatifs et d’auto-organisation. En 1985, Robert Dahl suggĂšre d’étendre les principes dĂ©mocratiques aux structures Ă©conomiques, considĂ©rant que les pratiques qui en dĂ©coulent permettent d’accroĂźtre la valeur de l’organisation.
La structuration de l’organisation et sa gestion via un modĂšle non hiĂ©rarchique et bureaucratique cherchent Ă  Ă©liminer les relations de subordination. La posture et le rĂŽle des managers sont rĂ©interrogĂ©s, allant parfois jusqu’à les nommer de façon dĂ©mocratique. Enfin, l’autonomie des collaborateurs dans leurs activitĂ©s invite Ă  redĂ©finir les conditions de travail, le suivi voire la dĂ©finition des objectifs et Ă  engager des actions de dĂ©veloppement personnel.

UN SUJET QUI CHANGE TOUT

Les expĂ©rimentations se dĂ©veloppent s’inspirant du modĂšle holacratique ou des sociocraties pour façonner un cadre organisationnel cherchant Ă  rĂ©concilier les enjeux Ă©conomiques avec la quĂȘte de sens, l’autonomie ou l’implication dans la stratĂ©gie et la gouvernance de l’entreprise. Mais le constat est amer et peu d’organisations sont capables de pĂ©renniser une telle ambition. Plusieurs pistes sont Ă©noncĂ©es pour ne pas tomber dans le « piĂšge de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence Â» : limiter la division du travail et la spĂ©cialisation, dĂ©velopper l’expĂ©rience par une variĂ©tĂ© de rĂŽles et limiter ainsi la diffĂ©renciation de l’organisation, promouvoir un leadership distribuĂ©, dĂ©velopper des formes de contrĂŽle des dirigeants, et plus largement de contrĂŽle social.

Au-delĂ , c’est le dĂ©veloppement de compĂ©tences spĂ©cifiques Ă  l’échelle individuelle permettant de supporter les principes structurants qui devient un enjeu dĂ©terminant. Les collaborateurs doivent dĂ©velopper des capacitĂ©s cognitives (mentalitĂ©s, concepts thĂ©oriques, mĂ©thodes pratiques) et une expĂ©rience de l’autonomie et de pratiques de gouvernance dĂ©mocratique (Diefenbach, 2019). Il s’agit de promouvoir une culture et un apprentissage permettant aux membres de l’organisation de s’exprimer, de dialoguer et d’ĂȘtre rĂ©flexifs sur les pratiques.

Ces pratiques ne vont pas de soi. Elles supposent une transformation en profondeur pour chacun des membres de l’organisation. Rapport Ă  l’entreprise, rapport au groupe, rapport Ă  l’autoritĂ© et Ă  la responsabilitĂ©, voire rapport Ă  soi
 Des pans entiers de l’identitĂ© de chacun peuvent ĂȘtre questionnĂ©s. Les « acteurs Â» deviennent des « sujets Â» et c’est en tant que tel qu’ils s’impliqueront – ou pas – dans les dynamiques organisationnelles. C’est souvent Ă  cette condition qu’un climat d’écoute et d’intelligence collective pourra se mettre en place.

LE BUT, C’EST LE CHEMIN

Les enjeux de formations en leadership au sens large sont importants pour accompagner ce mouvement.
D’une part, il faut amener les Ă©quipes et les leaders Ă  soutenir et respecter les questionnements individuels tout en accompagnant la dynamique du groupe. D’autre part, les enjeux Ă©thiques et de respect des rythmes et des limites de chacun sont cruciaux pour mener Ă  bien la transformation.
Sur le sujet de la « libĂ©ration Â» des organisations plus que sur tout autre, le chemin empruntĂ© doit reflĂ©ter l’objectif poursuivi.

C’est en suivant cette voie Ă©troite et instable que les organisations alternatives peuvent dĂ©ployer la pleine participation de tous leurs membres aux processus de prise de dĂ©cision ; la participation Ă©tant essentielle Ă  un systĂšme social plus ouvert et dĂ©mocratique (Bachrach et Botwinick, 1992 ; Dahl, 1971). L’organisation pourra alors devenir un espace de dĂ©veloppement personnel pour des individus pleinement « sujets Â» qui s’engagent dans des projets porteurs de transformation.

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