Copernic en entreprise : sujets, levez-vous !

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8 min

Et si l’entreprise Ă©tait une dĂ©mocratie ?
Depuis la fin des annĂ©es 1980, les organisations s’orientent vers des modĂšles plus distribuĂ©s, desquels Ă©mergent des « sujets Â».

Par Sophie Botte
Professeur de Management, SKEMA Business School

Et par Fabien Seraidarian
Directeur de la Valorisation et directeur du Global Executive MBA, SKEMA Business School

L’intĂ©rĂȘt pour le dĂ©veloppement de nouvelles organisations de travail, de cadres de gestion ou de mĂ©thodes de production a marquĂ© l’histoire Ă©conomique rĂ©cente depuis la fin du XIXe siĂšcle. Cependant, depuis les annĂ©es 1980, l’histoire s’accĂ©lĂšre et une succession de modes managĂ©riales (Midler, C., 1986, Abrahamson, E., 1986, Abrahamson et Fairchild, 1999) a sĂ©duit les entreprises qui se sont lancĂ©es, avec plus ou moins de succĂšs, dans de vastes projets de transformation des modĂšles organisationnels et d’introduction de nouvelles pratiques.

DÉ-CONJONCTION DE SUBORDINATION

En Ă©cho aux questions posĂ©es par les organisations contemporaines dĂ©nonçant la bureaucratie, la pesanteur créée par la hiĂ©rarchie ou un manque d’agilitĂ©, les thĂ©ories des organisations discutent de formes alternatives d’organisation. Ces derniĂšres cherchent Ă  combiner la logique d’affaires avec la logique dĂ©mocratique, et Ă  trouver des Ă©quilibres qui s’avĂšrent instables : « il y a l’hypothĂšse que les organisations qui privilĂ©gient les gains Ă©conomiques doivent se pencher davantage vers la hiĂ©rarchie et la structure, tandis que la prioritĂ© aux valeurs sociales nĂ©cessite de promouvoir la dĂ©mocratie, la dĂ©centralisation et les relations personnelles » (Pohler, 2022).

Dans les annĂ©es 1970 dĂ©jĂ , apparaissent divers modĂšles participatifs et d’auto-organisation. En 1985, Robert Dahl suggĂšre d’étendre les principes dĂ©mocratiques aux structures Ă©conomiques, considĂ©rant que les pratiques qui en dĂ©coulent permettent d’accroĂźtre la valeur de l’organisation. La structuration de l’organisation et sa gestion via un modĂšle non hiĂ©rarchique et bureaucratique cherchent Ă  Ă©liminer les relations de subordination. La posture et le rĂŽle des managers sont rĂ©interrogĂ©s, allant parfois jusqu’à les nommer de façon dĂ©mocratique. Enfin, l’autonomie des collaborateurs dans leurs activitĂ©s invite Ă  redĂ©finir les conditions de travail, le suivi voire la dĂ©finition des objectifs et Ă  engager des actions de dĂ©veloppement personnel.

UN SUJET QUI CHANGE TOUT

Les expĂ©rimentations se dĂ©veloppent s’inspirant du modĂšle holacratique ou des sociocraties pour façonner un cadre organisationnel cherchant Ă  rĂ©concilier les enjeux Ă©conomiques avec la quĂȘte de sens, l’autonomie ou l’implication dans la stratĂ©gie et la gouvernance de l’entreprise. Mais le constat est amer et peu d’organisations sont capables de pĂ©renniser une telle ambition. Plusieurs pistes sont Ă©noncĂ©es pour ne pas tomber dans le « piĂšge de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence Â» : limiter la division du travail et la spĂ©cialisation, dĂ©velopper l’expĂ©rience par une variĂ©tĂ© de rĂŽles et limiter ainsi la diffĂ©renciation de l’organisation, promouvoir un leadership distribuĂ©, dĂ©velopper des formes de contrĂŽle des dirigeants, et plus largement de contrĂŽle social.

Au-delĂ , c’est le dĂ©veloppement de compĂ©tences spĂ©cifiques Ă  l’échelle individuelle permettant de supporter les principes structurants qui devient un enjeu dĂ©terminant. Les collaborateurs doivent dĂ©velopper des capacitĂ©s cognitives (mentalitĂ©s, concepts thĂ©oriques, mĂ©thodes pratiques) et une expĂ©rience de l’autonomie et de pratiques de gouvernance dĂ©mocratique (Diefenbach, 2019). Il s’agit de promouvoir une culture et un apprentissage permettant aux membres de l’organisation de s’exprimer, de dialoguer et d’ĂȘtre rĂ©flexifs sur les pratiques.

Ces pratiques ne vont pas de soi. Elles supposent une transformation en profondeur pour chacun des membres de l’organisation. Rapport Ă  l’entreprise, rapport au groupe, rapport Ă  l’autoritĂ© et Ă  la responsabilitĂ©, voire rapport Ă  soi
 Des pans entiers de l’identitĂ© de chacun peuvent ĂȘtre questionnĂ©s. Les « acteurs Â» deviennent des « sujets Â» et c’est en tant que tel qu’ils s’impliqueront – ou pas – dans les dynamiques organisationnelles. C’est souvent Ă  cette condition qu’un climat d’écoute et d’intelligence collective pourra se mettre en place.

LE BUT, C’EST LE CHEMIN

Les enjeux de formations en leadership au sens large sont importants pour accompagner ce mouvement. D’une part, il faut amener les Ă©quipes et les leaders Ă  soutenir et respecter les questionnements individuels tout en accompagnant la dynamique du groupe. D’autre part, les enjeux Ă©thiques et de respect des rythmes et des limites de chacun sont cruciaux pour mener Ă  bien la transformation. Sur le sujet de la « libĂ©ration Â» des organisations plus que sur tout autre, le chemin empruntĂ© doit reflĂ©ter l’objectif poursuivi.

C’est en suivant cette voie Ă©troite et instable que les organisations alternatives peuvent dĂ©ployer la pleine participation de tous leurs membres aux processus de prise de dĂ©cision ; la participation Ă©tant essentielle Ă  un systĂšme social plus ouvert et dĂ©mocratique (Bachrach et Botwinick, 1992 ; Dahl, 1971). L’organisation pourra alors devenir un espace de dĂ©veloppement personnel pour des individus pleinement « sujets Â» qui s’engagent dans des projets porteurs de transformation.

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