Et si nous transformions notre façon de transformer ?

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Transformer une organisation se prépare et nécessite beaucoup d’attention. Dans cet effort d’ingénierie, plusieurs principes semblent incontournables pour engager une transformation.

Par Dominique Vian
Professeur de Management,
SKEMA Business School

Nous sommes entrés dans l’ère de la transformation. Avez-vous remarqué ce mot remplace progressivement celui d’« innovation », qui lui-même avait pris la place de « progrès » ?

Habituellement, la transformation part des désirs ou d’objectifs que nous nous fixons. Ce n’est que dans un deuxième temps que des possibilités sont explorées pour atteindre ce désir. En d’autres termes, il y a l’espace des désirs puis l’espace des possibles, en espérant que l’intersection entre ces deux espaces ne soit pas vide. Le processus suit une logique causale, où le désir est un préalable.

PRENDRE SES RÉALITÉS POUR SES DÉSIRS

Imaginons qu’une entreprise commerciale dont l’activité nécessite une forte mobilité de ses salariés veuille réduire ses émissions de CO2 (espace des désirs) et qu’elle recherche des moyens de moins recourir aux transports à forte émission (une occurrence de l’espace des possibles). Peut-être l’entreprise proposera-t-elle des billets de train en première classe à ses employés pour qu’ils préfèrent un mode de transport plus écologique ?

Mais une autre manière de raisonner consisterait à penser d’abord l’espace des possibles. Parmi les possibilités qui existent, certaines seront peutêtre désirables. Avec cette approche, l’espace des désirs devient une conséquence de l’espace des possibles. Le processus suit alors une logique effectuale. Au point de départ, ce n’est pas le but qui prévaut mais la situation présente, sachant que toute situation présente ouvre de nouvelles  possibilités.

Pour reprendre l’exemple précédent, certains salariés pourraient être soucieux d’un désalignement entre leur volonté de réduire leurs émissions à titre privé et les incitations au voyage de leur entreprise (l’effet de la situation). La question du désalignement des pratiques devient alors un effet et un nouvel enjeu de la situation. Et cette possibilité peut devenir désirable à une entreprise qui peinerait à recruter des jeunes, que l’on dit plus sensibles à l’écologie. L’entreprise pourrait ainsi faire d’une pierre deux coups : en repensant la mobilité des salariés, elle pourrait aussi attirer de jeunes talents.

On voit par cet exemple que les espaces des désirs et des possibles ne sont pas identiques selon la logique mise en œuvre.

UN CHANGEMENT DE PARADIGME

Il s’agit là d’une bascule cognitive, mais plus encore une façon d’appréhender la transformation avec beaucoup d’avantages :

  • Toute situation présente ouvre des possibilités qui ne sont pas pensées quand on part du désir. Une logique effectuale ouvre à des possibilités cachées qui sont des points aveugles de la logique causale. On l’a vu dans l’exemple précédent à propos de l’attractivité de l’entreprise pour les jeunes.
  • Le désir est incertain alors que la situation de départ est certaine. Il est toujours préférable de partir du certain que de l’incertain.
  • Les moyens sont suffisants et existants pour la logique effectuale ; ils sont nécessaires et peuvent ne pas exister (l’intersection envisagée peut être vide) si l’on suit une logique causale. Les chances de réussir un progrès immédiat sont plus importantes avec la logique effectuale.
  • Les désirs varient d’une personne à une autre et ils sont souvent irréconciliables pour le collectif. Pendant ce temps, les possibilités s’imposent par leur pragmatisme et l’expérience montre qu’un collectif converge assez facilement si on lui pose la question : « qu’est-ce que la situation permet ? »

On observe cependant des freins. Si l’effectuation est la logique préférée des entrepreneurs ayant connu le succès (Sarasvathy, 2001), elle est peu enseignée ; alors que partir du désir prédomine dans tous les enseignements et dans notre éducation. Enfants, ne nous a-t-on pas demandé ce que nous voulions faire plus tard ? La prédominance de la logique causale dans les organisations se manifeste aussi par l’importance des KPI. Ils sont le fil directeur de toute décision. Partir du désir est légitime, partir de la situation à laquelle on voudrait échapper l’est plus rarement, puisqu’on veut la fuir.

Et si, au lieu de partir systématiquement de nos désirs, nous explorions d’abord l’espace des possibles ? C’est un changement de paradigme qui peut nous mener vers des innovations insoupçonnées et un avenir plus porteur de sens pour le collectif. Mais il faudra désapprendre certaines théories du management, par exemple le management de projet et apprendre les nouvelles théories des entrepreneurs. Ils ont beaucoup à nous enseigner. Pour transformer, il faut d’abord se transformer. Comme le disait le théologien Michel Riquet : « nous ne pouvons pas tout ce que nous voulons, mais il reste à vouloir ce que nous  pouvons. »

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