#4 - AVRIL 2025
Pourriez-vous vous passer d’un chief geopolitical risks officer ?
Le contexte géopolitique, qui pèse sur les organisations, pose la question de la place d’un expert en géopolitique au sein même des entreprises internationales.

Par Frédéric Munier
Directeur de la School of Geopolitics for Business
de SKEMA Business School
Dans son récent ouvrage, intitulé Bienvenue en économie de guerre, David Baverez plaide pour la création, au sein des organisations, d’un poste de Chief Geopolitical Risks Officer, un directeur du risque géopolitique ; en somme quelqu’un capable de comprendre la géopolitique sous l’angle du business. Une telle fonction aurait été impensable il y a seulement quelques années. En effet, l’hypermondialisation des années 1990 et 2000, contemporaine de la fin de la guerre froide, s’est déployée au sein d’un système international relativement stable garanti par l’hyperpuissance américaine. Dans ce cadre, les entreprises n’avaient pas à se poser de questions sur les conditions, voire les limitations politiques et géopolitiques, de leur accès aux marchés. Elles ont ainsi pu décomposer leurs chaînes de valeur en fonction des avantages économiques que leur procurait tel ou tel pays comme l’a très bien montré Richard Baldwin dans The Great Convergence.
Cette stabilité mondiale est aujourd’hui remise en cause sous les coups de la mondialisation ellemême. L’insertion de pays anciennement pauvres dans les chaînes de valeur – on pense à la Chine notamment – a entrainé un vaste mouvement d’émergence. Cet essor économique s’est traduit politiquement par une contestation de l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale, jugé trop occidentalo-centré. La désoccidentalisation du monde est aujourd’hui un leitmotiv au sein des pays du « Sud Global » qui disposent désormais d’un poids économique que n’avait pas le Tiers Monde en son temps. Le groupe des BRICS représentait en 2024 35 % du PIB mondial, devant les pays du G7 qui n’en totalisaient plus que 30. Autant dire que le monde a vécu une véritable révolution au sens étymologique du terme. Le second facteur est l’amenuisement de la puissance et du leadership américains, dont témoigne à sa manière l’élection de Donald Trump. Le président américain a engagé un bras de fer avec la Chine considérée comme une menace géopolitique.
Dans un monde désormais au bord d’une « Cold War II », où l’Europe connaît à nouveau la guerre, où les autocraties contestent l’ordre occidental tandis que la démocratie recule et que Donald Trump considère « tariff » comme le mot le plus beau du dictionnaire, la géopolitique devient prégnante à toutes les échelles. En pleine recrudescence, les tensions internationales affectent directement les flux commerciaux ou financiers. Les entreprises doivent savoir naviguer dans ce nouveau monde. C’est la raison pour laquelle le cabinet McKinsey s’est doté d’une « Geopolitical risk unit » ou encore que Lazard a lancé une « Geopolitical Advisory team », tandis que le Boston Consulting Group (BCG) s’est associé avec l’Institute for Management Development (IMD) pour développer un « radar géopolitique ». SKEMA Business School s’est dotée quant-àelle d’une « Ecole de géopolitique » et d’un centre de « Global Risks » pour équiper ses étudiants et en faire des « managers augmentés », qui sauront répondre aux transformations imposées, par ce nouvel environnement, à leur organisation.