#6 - JUIN 2026
Il était une fois le secteur quaternaire
Vous connaissiez le secteur primaire, le secteur secondaire et le secteur tertiaire. Dites bonjour au secteur quaternaire. Car si l’IA peut mettre fin à certains experts, elle va en créer d’autres : les acteurs de ce « nouveau » secteur de l’économie.

Par Kevin Erkeletyan
C’EST UNE IDÉE NEUVE, qui ne date pas d’hier. Une idée qui déborde. De la montée de l’économie de l’information et du secteur tertiaire, et de l’esprit d’économistes et de sociologues qui avaient compris une chose : l’information, la recherche et la connaissance devenaient, à la fin des années 1960, un secteur économique à part entière. Cinquante ans après pourtant, cette idée n’a pas de frontières – peu d’auteurs s’accordent sur sa définition – et surtout cette idée n’est encore qu’une idée. L’INSEE ne la reconnaît pas. L’OCDE ne la reconnaît pas. Et pourtant, elle tourne. Depuis fin 2022, l’émergence de l’IAG fait sa révolution.
DES IA ET DES HOMMES
Elle orbite entre deux assertions paradoxales. L’IAG, on le dit partout, aura raison des cols blancs – exit les traducteurs, les analystes de données, les spécialistes SEO – et, en même temps, elle permettra aux humains de « se concentrer sur l’essentiel ». Une « novlangue managériale » qui fait bondir le philosophe Éric Sadin, interrogé sur France Culture : « Tout se passe comme si le travail devait se modéliser sur l’idéalité des systèmes informatiques, ne faire que la tâche absolument finalisée, en oubliant tous les processus qui sont à l’œuvre dans le travail ». Ce à quoi lui répond le journaliste Étienne Klein : « Mais quand on a inventé la photographie, les artistes-peintres, pour échapper à cette concurrence technique, ont inventé l’abstraction ». Et l’abstraction a donné Kandinsky.
L’abstraction de l’IA, c’est le secteur quaternaire. Parce qu’il résout apparemment des problèmes, et parce que ses lignes ne sont toujours pas définies. Mais à quoi ressemblerait ce secteur au nom difficile à prononcer ? Est-ce vraiment le quatrième secteur ou la simple évolution du troisième ?
Si le secteur tertiaire est celui des services, le secteur quaternaire est celui des services « supérieurs », celui des services à haute valeur (humaine) ajoutée. Le philosophe Bernard Stiegler appelle ça « l’économie de la contribution ». De la contribution à la production, à la circulation et à la transformation des savoirs. Comprenez la recherche scientifique, l’éducation, l’innovation, la création artistique, et tout ce qui dépasse – a priori – les services que l’IA peut rendre ou qu’elle pourra bientôt rendre. Le secteur quaternaire est le secteur qui doit permettre aux hommes de retrouver confiance en leur spécificité. C’est le secteur de l’économie rendu nécessaire par l’IA et qui peut devenir nécessaire pour l’IA.
À mesure qu’elle produit des contenus, une IA prend de plus en plus appui sur des éléments qu’elle ou d’autres IA ont elles-mêmes produits, jusqu’à entraîner une dégénérescence progressive de l’ensemble. Le secteur quaternaire se présente alors comme une forme de réponse à ce Model Collapse. Pour survivre à sa maladie congénitale, l’IA doit être alimentée en permanence par de nouveaux contenus singuliers, par l’intelligence humaine.
GOUVERNER L’IA
Plus globalement, l’économie de la contribution interviendrait dans la gouvernance de l’intelligence artificielle. Définition des standards de qualité des modèles, vérification de la pertinence des réponses, encadrement des normes éthiques, formation des talents, évaluation de l’impact social de la technologie… Demandez à ChatGPT des exemples de métiers quaternaires, futurs ou déjà émergents, et il vous répondra : « concepteurs de cadres éthiques pour IA autonomes, architectes de récits collectifs, diplomates socio-technologiques, experts de l’attention humaine », et même… « stratèges civilisationnels » ! Le sociologue français Roger Sue y voit, dans son livre éponyme, « la richesse des hommes » (1997), un « nouvel âge économique » fondé sur le lien social et l’associativité.
Reste à connaître le poids économique de ce concept en développement. Et là encore, chaque auteur a son idée. Preuve que le « secteur quaternaire » n’a pas fini de faire prompter…