Faut-il interdire l’IA aux moins de 15 ans ?

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Si le cerveau des jeunes n’est pas prêt pour TikTok, pourquoi le serait-il pour l’intelligence artificielle (IA) ? De récentes recherches du MIT le montrent : l’IA nous déforme. Et c’est peut-être d’abord pour ça qu’il faut avant tout s’y former…

Par Kevin Erkeletyan

Vous n’avez pas pu y échapper. L’Assemblée nationale française a voté, fin janvier 2025, l’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans. C’est un Emmanuel Macron muni de ses lunettes de soleil préférées qui l’a justifié… sur les réseaux sociaux : « le cerveau de nos adolescents n’est pas à vendre ». La raison n’est donc pas géopolitique, elle concerne « le cerveau » et sa maturité. Dès lors, pourquoi ne pas se poser la question de l’interdiction, pour la même raison, de l’intelligence artificielle ? Après tout, sur l’App Store, en 2025, l’appli’ la plus téléchargée n’est pas TikTok mais ChatGPT : les ados et enfants de moins de 15 ans sont-ils prêts à lui poser toutes leurs questions ?

L’IA, LE PHILOSOPHE ET LE MIT

Des chercheurs du MIT ont mené l’enquête sur des cerveaux bien formés, en juin 2025. Ceux de 54 adultes de 18 à 39 ans à qui ils ont demandé de rédiger un texte. Un premier groupe devait le faire avec ChatGPT, un deuxième en utilisant Google, et le troisième avec ses seuls neurones. Sans surprise, le résultat ne plaide pas en faveur de la production assistée spontanée : l’activité cérébrale des participants était inférieure d’au moins 34% avec le moteur de recherche, et de 55% avec l’IAG. Les chercheurs parlent de la création d’une « dette cognitive ». L’usage de l’IA pourrait « nuire » à l’apprentissage et au développement de la pensée critique, en particulier chez les plus jeunes.

Le philosophe français, Éric Sadin, l’explique par une différence fondamentale entre la façon de fonctionner des intelligences artificielles et celle du cerveau humain. « Ces systèmes sont conçus pour aller moissonner la totalité des corpus numérisés existants, en vue de les soumettre, par d’autres systèmes qui prennent le relai, à des équations statistiques et mathématiques qui ne visent qu’un seul principe : celui de la récurrence. S’il y a le terme ’’voiture’’, le terme ’’volant’’ ne sera jamais très loin », explique-t-il dans l’émission La Conversation scientifique du 6 décembre sur France Culture. « Ces systèmes sont fondés sur le principe cardinal de la corrélation probabiliste, reprend le philosophe. Nous ne sommes pas capables de le voir, mais – avec l’IA – a lieu ce qui a déjà eu lieu. Et cela est à l’opposé absolue de la façon dont nous, nous jouons avec le langage. Le langage n’est pas fondé sur le principe de la corrélation, mais sur le principe de l’association. Nous faisons chacun des associations d’idées que nous opérons de façon absolument unique et singulière. Personne au monde ne fait les mêmes. Nous ne savons pas ce que nous allons dire dans 4 ou 5 secondes. Et pour quelle raison ? Parce que nous n’entretenons pas un rapport au langage probabiliste mais indéterministe. Elle est là, la liberté ! »

D’HEGEL AU « MEURTRE DE LA TÉLÉ »

Le site The Pessimist’s Archive, qui recense une longue liste de réactions épidermiques à toutes les innovations technologiques, lui répondra qu’en 1933 l’American Society of Composers, Authors and Publishers, voyait dans la radio et les « images parlantes », le « meurtre de la musique ». Et que, près d’un siècle plus tard, la même organisation est devenue l’une des principales sociétés chargées de collecter les droits de diffusion publique de la musique… notamment à la télévision.

Mais, sur France Culture, le philosophe insiste : l’IA est une innovation singulière. Le fait qu’une question que l’on se pose puisse avoir une réponse immédiate sans passer par l’étape de la réflexion change, selon lui, notre rapport à la connaissance. Et le journaliste Étienne Klein de citer Hegel pour l’appuyer : « Si l’apprentissage se bornait à une simple réception, le résultat n’en serait guère meilleur que si nous écrivions des phrases sur l’eau ; car ce n’est pas la réception, mais l’auto-activité par laquelle on se saisit de quelque chose, et la faculté d’utiliser, à nouveau, une connaissance, qui, seules, en font notre propriété. »

ENTRE LE MARTEAU ET L’ENCLUME

L’expérience du MIT donne raison au philosophe allemand. Les participants du groupe « ChatGPT » et du groupe « neurones only » ont été invités à reconduire l’exercice. Chacun devait à nouveau écrire un texte, mais, cette fois, en inversant les « outils ». Le groupe qui avait d’abord mobilisé l’IA se souvenait peu de sa première fois. Ses membres ont pu accomplir la tâche de façon « efficace et pratique » mais n’ont « en réalité, rien intégré » dans « leur réseau de mémoire ». Le second groupe, lui, qui avait d’abord eu l’occasion de réfléchir par lui-même avant d’écrire un texte à l’aide de l’IA, a par contre obtenu de bons résultats. Il a même montré une augmentation de la connectivité cérébrale dans toutes les bandes de fréquence EEG.

En d’autres termes, l’IA prolonge le cerveau comme le marteau prolonge la main, à condition d’avoir appris à penser par soi-même. Plus qu’une interdiction de l’IA, faudrait-il alors penser à un permis de s’en servir ?

Le podcast qu’on vous conseille

La conversation scientifique, France Culture
6 décembre 2025

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