#6 - JUIN 2026
IA, stupeur et tremblements
Trois ans après le surgissement de l’intelligence artificielle (IA) générative, les craintes de remplacement se dissipent d’autant moins que certains grands groupes passent à l’action et assument cette recomposition.

Par Antoine Boitez
LA NOUVELLE EST TOMBÉE comme un couperet. En janvier 2026, le géant américain de l’e-commerce Amazon a annoncé la suppression de 16 000 postes dans le monde afin « d’accélérer sur l’IA ». Dans une note adressée aux salariés, Beth Galetti, vice-présidente chargée des ressources humaines et de la technologie, évoquait la nécessité de « réduire les strates, améliorer la responsabilisation, tout en supprimant la bureaucratie ». Derrière cette rhétorique toute managériale, un même mouvement se dessine un peu partout : celui d’un allègement des organisations qui touche en priorité les fonctions intermédiaires, souvent porteuses d’expertise métier. Aux États-Unis comme en Europe, l’IA accompagne moins une révolution technologique qu’une recomposition du travail intellectuel, déjà engagée depuis plusieurs années.
Là où le savoir est diffus, l’IA apparaît comme un outil d’appui.
LES EMPLOIS DE L’IA
En Europe, IBM a ainsi annoncé la suppression de 10 % de ses effectifs en France, soit près de 300 salariés. Là encore, l’objectif affiché reste inchangé : réduire les coûts et accroître la productivité. Pour le groupe américain, il s’agit de recentrer les ressources sur des prof ils commerciaux ou techniques, au détriment de fonctions d’analyse, de coordination ou de supervision. L’IA agit ici comme un levier de standardisation, capable d’absorber des tâches autrefois confiées à des experts identifiés.
Plus que la disparition des emplois, c’est celle du rôle de l’expert qui alimente désormais les inquiétudes. Cette dynamique dépasse largement le cadre américain. En Europe, la crainte d’un remplacement des salariés par l’intelligence artificielle reste forte, même si les effets concrets demeurent inégaux selon les pays. Selon le premier European AI Barometer d’EY, plus de deux salariés européens sur trois redoutent des suppressions d’emplois liées à l’IA.
Un paradoxe s’impose pourtant : l’usage professionnel de ces technologies reste limité. Seuls 12 % des collaborateurs interrogés déclarent utiliser l’IA dans leur travail quotidien, contre 38 % dans leur vie privée. Autrement dit, l’IA transforme déjà les organisations avant même de s’imposer comme outil de travail généralisé.
Cette inquiétude varie fortement selon les modèles productifs. En Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas, moins de six salariés sur dix craignent une perte d’emploi liée à l’IA, tandis que cette crainte dépasse 75 % en Espagne, au Portugal ou en Italie.
Un écart révélateur : plus que la technologie elle-même, ce sont la structure des emplois, le niveau de qualification et l’investissement dans la formation qui conditionnent la survie de l’expertise en entreprise. Là où le savoir est diffus, documenté et valorisé, l’IA apparaît comme un outil d’appui. Là où l’expertise repose sur des fonctions intermédiaires fragilisées, elle devient une variable d’ajustement.